La violence de l’homogénéisation sociale, et de sa conséquence, l’acculturation, de Pier Paolo Pasolini

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(Extraits de peripheries.net)

Ecrits corsaires, de Pier Paolo Pasolini

Le sens du combat

Entre le Frioul, où il naît, et Ostie, où il meurt, Pier Paolo Pasolini aura passé sa vie à taper du pied dans tous les centres idéologiques. Poète, cinéaste, romancier, dramaturge et essayiste, Pasolini vocifère. Brûle. Hurle. Amplifie. Irrite. Viole. Il faut le comprendre, c’est pas sa faute, à lui qui collectionne les scandales ; c’est pas sa faute s’il est quasi seul, en Italie, à se battre contre une violence neuve, et encore souterraine dans les années 70, la violence du « vrai fascisme ». La violence du conformisme. La violence de l’homogénéisation sociale, et de sa conséquence, l’acculturation.

« C’est quoi, la culture d’une nation ?, se demande Pasolini, l’air de rien, en juin 1974. « D’habitude, on croit, même chez les personnes intelligentes, que la culture d’une nation est la culture des scientifiques, des hommes politiques, des professeurs, des fins lettrés, des cinéastes, etc. Et donc qu’elle est la culture de l’intelligentsia. En fait, ce n’est pas du tout ça. Ce n’est pas non plus la culture de la classe dominante, qui, justement, à travers la lutte des classes, cherche à l’imposer au moins formellement. Ce n’est pas plus la culture de la classe dominée, c’est-à-dire la culture populaire des ouvriers et des paysans. La culture d’une nation est l’ensemble de toutes ces cultures de classes : c’est la moyenne de toutes. Elle serait complètement abstraite si elle n’était pas directement reconnaissable – ou pour le dire mieux, visible – dans le vécu et dans l’existence, et si elle n’avait pas, en conséquence, une dimension pratique. Pendant longtemps, en Italie, ces cultures ont pu être distinguées, même si elles ont été unies par l’Histoire. Aujourd’hui, distinction sociale et unification historique ont laissé la place à une homologation entre toutes les classes. »

Avant de s’écrouler, le 1er novembre 1975, sur une plage d’Ostie, Pier Paolo Pasolini file des clés pour le monde à venir. Schématique, sûrement. Définitif, à tous les coups. Excessif, souvent. Paradoxal, parfois. Réducteur, sans aucun doute. Et pourtant.

Les Écrits corsaires méritent encore le détour, parce que, dans une vision cauchemardesque, Pasolini jette un regard sur l’Italie – mais pourquoi, aujourd’hui, limiter la lecture à l’Italie ? – où le centre annule toutes les périphéries. Il y a de l’écho, pas vrai ? Qu’on appelle, dans la ligne de Pasolini, ce phénomène, « fascisme » ou qu’on préfère réserver le terme au régime instauré par Mussolini, n’a, au fond, qu’une importance de surface. Seul compte le processus, et sa dénonciation. Par la frénésie hédoniste qu’elle entraîne, la société de consommation sert, à en croire Pasolini, à confondre les cultures particulières et à imposer un plus petit dénominateur commun à tous.

« Le centralisme fasciste n’a jamais réussi à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation », écrit Pasolini en 1973. « Le fascisme proposait un modèle, réactionnaire et monumental, qui est toutefois resté lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysanne, prolétaire, ouvrière) ont continué à se conformer à leurs propres modèles antiques : la répression se limitait à obtenir des paysans, des prolétaires ou des ouvriers leur adhésion verbale. Aujourd’hui, en revanche, l’adhésion aux modèles imposés par le Centre est totale et sans conditions. Les modèles culturels réels sont reniés. L’abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que la « tolérance » de l’idéologie hédoniste, défendue par le nouveau pouvoir, est la plus terrible des répressions de l’histoire humaine. Comment a-t-on pu exercer pareille répression ? A partir de deux révolutions, à l’intérieur de l’organisation bourgeoise : la révolution des infrastructures et la révolution du système des informations. Les routes, la motorisation, etc. ont désormais uni étroitement la périphérie au Centre en abolissant toute distance matérielle. Mais la révolution du système des informations a été plus radicale encore et décisive. Via la télévision, le Centre a assimilé, sur son modèle, le pays entier, ce pays qui était si contrasté et riche de cultures originales. Une œuvre d’homologation, destructrice de toute authenticité, a commencé. Le Centre a imposé – comme je disais – ses modèles : ces modèles sont ceux voulus par la nouvelle industrialisation, qui ne se contente plus de « l’homme-consommateur », mais qui prétend que les idéologies différentes de l’idéologie hédoniste de la consommation ne sont plus concevables. Un hédonisme néo-laïc, aveugle et oublieux de toutes les valeurs humanistes, aveugle et étranger aux sciences humaines. »

Thomas Lemahieu

 

 

Pier Paolo Pasolini, Écrits corsaires, Flammarion (ou en italien, Scritti corsari, Garzanti).

 

(Extraits de peripheries.net)

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La Réalité de la Réalité

“On m’a dit que j’ai trois idoles: le Christ, Marx et Freud. Ce ne sont que des formules. En fait, ma seule idole est la réalité. Si j’ai choisi d’être cinéaste, en même temps qu’un écrivain, c’est que plutôt que d’exprimer cette réalité par les symboles que sont les mots, j’ai préféré le moyen d’expression qu’est le cinéma, exprimer la réalité par la réalité.” P.P. Pasolini

Bologne 5 mars 1922 – Ostia 2 novembre 1975

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