Bertrand Russell : forme grammaticale et forme logique.

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forme grammaticale

et forme logique.

Le philosophe et mathématicien anglais Bertrand Russell (1872-1970), auteur des Principes de la mathématique (1903), était un grand admirateur de l’œuvre de Frege (il contribua à lui donner une audience internationale), et s’accordait avec lui sur l’idée d’une réductibilité de la mathématique à la logique. Toutefois, dans l’article Sur la dénotation (1905), Russell attaqua le cadre conceptuel frégéen de Sens et dénotation, en lui opposant une analyse du langage qui se dispensait du concept de sens: la seule propriété sémantique d’une expression linguistique qui soit de quelque importance pour la valeur de vérité des énoncés dans lesquels elle apparaît, c’est sa dénotation. Cette position est, à première vue, absolument contraire à l’intuition: comment expliquer par exemple la différente valeur de vérité de :

(9) George IV voulait savoir si Scott était l’auteur de Waverley

(dont nous pouvons supposer qu’elle est vraie) et

(10) George IV voulait savoir si Scott était Scott

(probablement fausse), étant donné que Scott est l’auteur de Waverley, et que les deux expressions ‘Scott’ et ‘l’auteur de Waverley’ ont pourtant la même dénotation? Le fait est, d’après Russell, que (malgré les apparences) l’énoncé (9) ne contient nullement comme constituant ‘l’auteur de Waverley’. En réfléchissant sur les énoncés qui contiennent des descriptions, indéfinies (‘un homme’) ou définies (‘l’auteur de Waverley’, ‘l’actuel roi de France’), Russell se convainc que la forme grammaticale superficielle de ces énoncés masque leur véritable forme logique, c’est-à-dire leur structure sémantique effective. La forme logique des énoncés contenant des descriptions indéfinies est reconduite par Russell à la quantification existentielle: par exemple, ‘J’ai rencontré un homme’ peut être paraphrasé sous la forme ‘Il existe (au moins) un x tel que x est un homme et j’ai rencontré x’. Dans la paraphrase, qui exprime de manière transparente la forme logique de l’énoncé, l’expression ‘un homme’ n’apparaît plus comme constituant. De la même manière, ‘L’actuel roi de France est chauve’ – qui semble contenir un constituant dépourvu de dénotation, la description définie ‘l’actuel roi de France’ – «dit» en réalité: il existe un x qui est actuellement roi de France; il n’y a qu’un seul x qui soit tel; et x est chauve (dans un langage de premier ordre avec identité , ($x) ((Rx & (“y)(Ry … y = x)) & Cx)). Il s’agit donc d’un énoncé faux, et non d’un énoncé dépourvu de valeur de vérité comme le pensait Frege (§ 5): des expressions telles que ‘l’actuel roi de France’ ou ‘la montagne d’or’ ne nous obligent nullement à postuler des entités inexistantes (comme Russell lui-même l’avait soutenu dans les Principes de la mathématique) ni à violer le principe du tiers exclu (la position de Frege selon Russell).

À travers la paraphrase proposée par Russell, l’énoncé ‘L’actuel roi de France est chauve’ est réduit à une formulation où apparaissent seulement des expressions (prédicats) qui dénotent des propriétés des individus, outre l’apparat de la quantification («il existe», «pour chaque…»). Pourraient y figurer également des noms propres, c’est-à-dire des expressions qui ne dénotent pas des propriétés mais des individus. Mais, dans ce cas également, il n’est pas sûr que les expressions dont l’apparence grammaticale est celle des noms propres (‘Socrate’, ‘Pégase’) soient tels véritablement, à savoir des noms logiquement propres (comme le dira Russell par la suite, 1918-1919: 359). «Un nom, au sens logiquement restreint de “mot dont la signification est un individu”, ne peut être appliqué qu’à un individu dont le locuteur a une connaissance directe (acquaintance)» (Ibidem). Le concept de nom propre, pour Russell, est donc un concept sémantique (celui d’une expression qui dénote un individu) qui est fondée épistémologiquement sur la distinction entre connaissance directe et connaissance «par description». «Chaque pensée – dit Russell – doit partir de la connaissance directe [par exemple celle que j’ai de la surface de la mer que je vois de ma fenêtre], mais il est possible de penser à de nombreuses choses dont on n’a pas de connaissance directe» (1905: 204). De nombreuses choses ne sont connues qu’à travers leurs propriétés, c’est-à-dire à travers une description que l’on peut avoir d’elles: ainsi, nous ne connaissons pas Socrate directement, mais comme tel philosophe athénien, maître de Platon, etc. Plus tard, Russell dira que la plus grande partie des noms propres grammaticaux sont en réalité des abréviations de descriptions; et de plus ce qui est décrit n’est pas un individu (particular) véritable, mais un «système compliqué de classes et de séries» (1918-1919: 359).

Comment décider si une expression est véritablement un nom propre ou au contraire une description «déguisée»? Comment décider, en fait, quelle est la véritable forme logique d’un énoncé du langage? Il est clair qu’en prenant une telle décision, nous ne sommes pas guidés uniquement par des intuitions linguistiques, mais aussi et surtout par notre jugement épistémologique et par nos opinions ontologiques (cf. Di Francesco, 1990: 42-43). La distinction entre nom propre au sens grammatical et au sens logique est un formidable principe de manipulation du langage sur des présupposés ontologiques. Russell en était conscient à sa manière, quand il soutenait qu’un «solide sens de la réalité» était indispensable pour une analyse correcte du langage, parce que la «logique, pas plus que la zoologie, ne peut admettre l’existence d’une licorne» (1919: 202). L’analyse des énoncés sur le type de celui sur le roi de France est également guidée à la fois par des intuitions sémantiques (sur ce que «l’on veut dire» avec de tels énoncés) et des présupposés ontologiques (quels types d’entités peut-on admettre dans une ontologie «saine»).

La conception purement dénotative du langage de Russell (reprise plusieurs dizaines d’années plus tard par les théoriciens de la référence directe, § 32) contribuera à la longue éclipse de la notion frégéenne de sens. Elle eut une forte influence sur la formation du Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein pour au moins trois aspects: la distinction entre forme grammaticale et forme logique, l’idée d’analyse – l’opération qui récupère la forme logique au-delà de l’apparence grammaticale – et l’idée que la proposition «analysée» (c’est-à-dire considérée sous sa forme logique) est essentiellement une connexion de noms qui dénotent directement des individus ou des propriétés.

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