Là où il est question d’illettrisme, ou “comment travailler sur les questions d’illettrisme ?”

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Toutes les structures mises en place pour circonscrire la question de l’illettrisme se referment sur du vide.

Tantôt elles se saisissent de la tranche de population classiquement marginale (chômeur immigré célibataire entre deux âges…) et se retrouvent sur d’autres problématiques sans pouvoir les démêler. Tantôt elles s’emparent des symptômes pour en faire des causes et tournent en rond. L’énoncé de l’illettrisme est-il un énoncé indécidable ?

La question de l’illettrisme réclame de réfléchir sur l’organisation même de ces structures censées y réfléchir, ainsi que sur la logique qui les sous-tend. Je me suis basée sur un petit recueil d’Emmanuel Lescure, qui rassemble des extraits du rapport “Des illettrés en France” écrit par le Groupe Permanent de Lutte contre l’Illettrisme (GPLI), qui a pour mission interministérielle d’assurer la mise en œuvre de mesures spécifiques de lutte contre l’illettrisme.

Ce recueil fait le tour des différents discours sur l’illettrisme et en conclut que le défi pour le XXI° siècle est de “partir des besoins individuels sans les limiter à la seule quête d’un emploi, encourager le développement personnel sans le restreindre par une visée productiviste”. Il me semble que cette analyse reste de l’ordre d’un vœu pieux et qu’il y a autre chose à produire de la pluralité des discours qui en disent beaucoup plus long que ce qu’ils pensent exprimer. Ils énoncent une structure langagière, qui a la topologie d’un nœud à trois ronds dont le nouage avec un quatrième rond de ficelle (symptôme) permettrait un usage de la lettre.

 

Nœud borroméen à trois ronds

 

1. Est-ce qu’il existe un savoir de base ?
Les deux définitions actuelles de l’illettrisme sont :

  • celles de l’Unesco : ” toute personne incapable de lire et d’écrire en le comprenant un exposé simple et bref, de faits en rapport avec la vie quotidienne est analphabète“,
  • et celle du GPLI : pour qui sont en situation d’illettrisme “les personnes de plus de 16 ans, ayant été scolarisées et ne maîtrisant pas suffisamment l’écrit pour faire face aux exigences minimales requises dans leur vie professionnelle, sociale, culturelle et personnelle“. Ces personnes, qui ont été alphabétisées dans le cadre de l’école, sont sorties du système scolaire en ayant peu ou mal acquis les savoirs premiers pour des raisons sociales familiales ou fonctionnelles et n’ont pu user de ces savoirs et/ ou n’ont jamais acquis le goût de cet usage. Il s’agit d’hommes et de femmes pour lesquels le recours à l’écrit n’est ni immédiat, ni spontané, ni facile et qui évitent et/ou appréhendent ce moyen d’expression et de communication.

Qu’est-ce qu’une exigence minimale requise dans la vie sociale et personnelle ? Celle de se faire connaître ? Est-ce de prendre part aux rencontres sociales (acheter du pain, aller voir l’instit. de son fils ? …) Qu’est-ce qui se fait par écrit, qui ne peut se faire à l’oral ? Lire une facture, remplir un formulaire, faire un chèque, lire un programme télé… Comment les exigences minimales ont-elles bifurquées vers le règne de l’écrit ? Les relations humaines se sont raréfiées, certaines administrations ne sont accessibles que par écrit (le standard étant surchargé) et les professionnels ne traitent que des dossiers.

En quoi l’écrit est-il devenu un moyen d’expression et de communication minimale ? Cette société a resserré sa civilisation autour d’une pensée formelle à base de codes. Le développement des nouvelles technologies entraîne bien une florescence de possibilités de communication mais elles sont plus que jamais dépendantes de l’écrit : la révolution ne s’est pas faite dans le domaine de la relation inter humaine. D’ailleurs, dans ce domaine-là, qu’est-ce qui pourrait changer ? Je pense qu’un autre discours pourrait avoir des effets sur les conditions de vie de tout un chacun.

L’usage de la lecture/écriture s’est transformé petit à petit. D’abord sous l’influence des centres de formation, qui en ont fini avec l’alphabétisation et l’action culturelle initiée en 1969 pour un public immigré dans la perspective d’une croissance économique. Cet usage s’oriente vers les problèmes de recrutement des cadres ou ceux de la communication en entreprise.

Être compétent dans sa ”technique“ ne suffit plus, il faut être lettré (haut niveau de culture générale), formateur soi-même (transmettre son savoir) et communicateur (diriger des équipes). Bref, il faut être pluridisciplinaire et multifonctionnel. Le lobby de l’homme complet est né.

Lorsque l’on voit les difficultés qu’entraînent, chez une majorité de personnes (de tous niveaux socioculturels), la rédaction d’une lettre de motivation, un compte rendu de travail ou l’élaboration d’un projet professionnel, on peut se demander s’il n’y a pas un énorme écart entre “savoir écrire” et “écrire”.

En quoi la lettre et ses règles sont-elles systématiquement écartées de ces discussions sur l’illettrisme dans le rapport du GPLI au profit de l’écriture et de la lecture prises comme support de la culture ? Cette version sociologique effleure le problème sans parvenir à le mettre à plat. Qu’est-ce que la lettre, quelles sont ses conditions de fonctionnement, comment du sujet en est-il traversé ou non, qu’est-ce qui s’écrit et qu’est-ce qui se lit ? Qu’est-ce que l’acte d’écrire ? Qu’est-ce qui permet un fonctionnement de la lettre? Et cette question se pose aussi dans des termes mathématiques : qu’est-ce qu’une fonction ?

Les ateliers d’écriture se multiplient, même les recteurs d’Académie réclament une formation leur permettant de rédiger des rapports dignes d’intérêt (à leurs propres yeux déjà). Comment se fait-il que les lettrés soient si peu doués pour faire usage de la lettre ? Ferait-elle appel à un autre registre que celui des connaissances groupées sous le terme de “culture générale”, tellement prisées par les recruteurs de fonctionnaires…

Je pourrais appeler le savoir sur la lettre, un savoir de base…

2. La présomption d’un défaut chez l’Autre
Une pensée formelle est générée par l’école. Le système scolaire s’édifie sur des catégories de pensée, avec des échelles de compétences hiérarchisées et des apprentissages à niveaux, censés correspondre à un développement psychique du même acabit.

Car il faut bien s’appuyer sur une conception de l’être humain (et de son évolution) pour organiser autour de lui des techniques de transmission, d’appropriation et d’évaluation des connaissances et pour inventer des outils qui constituent à eux seuls la “marque” de l’Éducation Nationale. Mais ce qui reste “refoulé” – c’est à dire très rarement remis en cause – ce sont les choix premiers : le choix de ce qui devient nécessaire à apprendre, le choix des habitudes enseignées pour s’adapter à ce système. Pour parler de la 2ème guerre mondiale, y a-t-il un discours “officiel”, y a-t-il un point de vue mondial, qui serve de référence objective à toutes les maisons de publication de livres scolaires ? Les théorèmes de mathématiques trouvés par des chercheurs au cours de leur vie ont-ils le même sens lorsqu’ils sont exposés au tableau, à la suite d’un calcul, que lorsqu’ils sont replacés dans le contexte de leur trouvaille par un être humain livré aux doutes et aux turpitudes de la vie quotidienne ?

Je discute l’emploi du discours tel qu’il est utilisé par l’école : le langage est restreint à sa valeur d’usage.

Le discours actuel sur l’illettrisme fonctionne de la même manière. On nous explique que cette situation rend difficile, pour l’intéressé, l’exercice de ses droits civiques, de sa participation au développement économique, social et culturel, de sa liberté d’expression, de circulation et d’opinion ; mais la manière dont on en parle présente cette difficulté de faire usage de sa citoyenneté comme le fait d’une carence individuelle, d’un ”défaut” de compétence personnelle.

Les moyens mis en place pour modifier la donne ou simplement les orientations choisies par les professionnels de la recherche sociale vont dans le sens d’une redistribution du savoir (“prévention auprès des jeunes” : s’apercevoir des problèmes plus tôt, oui mais pour faire quoi ? Et surtout de quel côté doit venir la remise en question ?) ou d’un remplissage de savoirs (il faut “combler” les lacunes, “rectifier” les projets d’insertion, il faut commencer par le “minimum” sans prétendre à trop, il faut “recadrer” ses ambitions dans la “réalité” -celle des travailleurs sociaux en particulier). Je préfère m’orienter vers une autre production de savoir.

Ce discours, qui traite l’apprentissage de la lecture/écriture/calcul comme un seul bloc, emprunte son idéologie à une logique des ensembles : l’organisation du monde se fait avec des relations d’inclusion et d’exclusion, la position qu’occupe -ou non- un élément se lit sans ambivalence… Ce monde est plat, peu sensible à l’écriture hypertexte où plusieurs points de vue peuvent apparaître en même temps. La Topologie, qui fait valoir les relations de voisinage et les variations possibles dans les mises en relation, se prête plus à rendre compte de la fonction de la lettre et de la structure du savoir dont il est ici question.

Le statut de citoyen est un statut de droit, la société se devant de mettre en place le droit de chacun d’en faire usage. Mais la honte avec laquelle se stigmatisent les situations de l’illettré ou du chômeur vient témoigner qu’ils manquent à leur devoir de participer à la reproduction du système social de la collectivité. Par contre, leur propre sentiment de culpabilité vient leur rappeler qu’ils manquent à leur désir… qui, lui, navigue dans la géométrie élastique et tridimensionnelle de la topologie.

Sans la valeur d’échange, où il y a cette nécessité d’en passer par l’autre pour accéder à un savoir individuel, le langage est comme une peau de chagrin. Avec l’acharnement pédagogique où je m’efforcerais de faire rentrer un peu de savoir dans des têtes vides (ou trop remplies), j’annule l’Autre dans cette dimension médiatrice entre la pensée et moi-même. Je transmets l’idée maîtresse que la génération spontanée existe, ce qui est le comble pour un éducateur…

3. Faut-il mieux “distribuer” les savoirs ?
Les problèmes d’illettrisme ont émergé comme problème social quand l’alphabétisation est arrivée à son apogée : l’école est démocratisée, accessible à tous. Ainsi l’éducation pour tous, la culture pour tous, est basée sur une logique distributive qui s’étaye sur la conception d’un monde fermé et limité où chaque élément est à sa place (où je suis ta moitié d’orange) et où ce qui est en plus pour l’un est en moins pour l’autre. Complémentarité en est le maître mot.

La structure du langage est responsable de cette logique car il faut un minimum de mots en commun pour pouvoir se parler ! Ce “minimum en commun” est étendu le plus possible par le discours social… Il faut un minimum, mais quel est- il ? N’obéit-il pas à des règles de contingence ? Dès que l’on prétend fonder les lois autrement que par une nécessité qui s’applique de manière arbitraire, nous sommes dans l’inhumain.

Cet arbitraire des limites nécessaires est trop complexe pour un discours de maîtrise. Pourquoi un enseignement pour les enfants, les analphabètes ou les illettrés doit-il commencer par “le début” qui correspond souvent aux mots courants, puis aux petites phrases simples grammaticalement, et enfin aux messages plus engagés (et engageants…) vers une réflexion sur la vie ? Ces personnes n’ont-elles pas eu accès de tout temps à l’ambiguïté, à l’altérité de la parole ? Des expressions comme “peut-être” ou “bien sûr” sont les premiers mots maîtrisés par l’enfant… et on insiste, dans l’Éducation Nationale, dans la Formation, pour reprendre au début l’initiation à la langue française, à proposer des “remises à niveau” sans préciser ce qu’entend chaque association par “niveau” (si elle ne s’appuie pas d’office sur ceux de l’école). Cela est soutenu par l’idéologie que l’homme maîtrise le langage et les pensées. Il s’introduit dans la langue par une succession de phases déterminées et tour à tour dominées. Mais c’est le langage qui traverse l’homme, dans n’importe quel sens. Et c’est grâce à ce qui déborde de sa conscience et de sa volonté, manque, dégénère, surprend, qu’un enseignement prend corps, qu’une rencontre a des effets pédagogiques, thérapeutiques, sociaux…

Tout savoir arrive de surcroît et fait appel à la logique du supplémentaire.

Face à ce qui lui échappe et qui, en même temps le constitue, l’homme brode de la signification, il s’invente des raisons, élabore une histoire comme s’il l’avait “vécue”, il gagne imaginaire-ment du terrain. “De ce que l’autre, dans son étrangeté, peut nous révéler à nous même “ (Nicolas Philibert), nous n’en savons rien, semblent répéter les illettrés… D’ailleurs, qui les écoutent ? Ceux qui ne sont pas dans cette situation d’illettrisme ont tout à apprendre sur la fonction de l’écrit chez l’homme car entre “ lettré” et “ illettré” il n’y a qu’une barrière arbitraire; arbitraire mais immuable; il y a ce “il”, marquant l’empreinte de l’ordre symbolique. Et ceci concerne aussi bien les enseignants que les apprenants.

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