Fluctuat nec mergitur ?

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Paris balisé, mais Paris submergé !

 

Comme le décrit très bien Michel Deguy (Libération du 24 janvier), la circulation de Paris est entravée. Or ce n’est pas seulement la pollution que les travaux récents ont limitée, mais le mouvement général de la ville. Que cette politique urbaine vise les pollueurs importe peu, c’est la libre circulation de tous qui est aujourd’hui affectée. Endiguer la circulation… alors qu’il s’agit partout ailleurs de la favoriser, de l’encourager, de l’ouvrir. La circulation sanguine, la circulation des idées, de la parole, de l’air. Les flux, les échanges, le ressac contre la congestion, la fixation, la stagnation.

Dans L’Invention de Paris, Eric Hazan invite à la lecture de la ville. En révélant des trajets oubliés, en redéployant la signification de cet écheveau de rues, il introduit à une pratique effective du tissu urbain. Si Paris est un livre, la circulation est une métaphore de la lecture. Le parti pris d’étrangler le trafic, de condamner des voies, d’isoler des quartiers revient alors à censurer des mots, à couper des phrases, à arracher des pages de ce livre.

Par ailleurs, l’efficacité de ces aménagements sur la réduction des nuisances automobiles reste à prouver. Non par des statistiques et des mesures objectives, mais par une appréciation plus subjective. Car pourquoi faudrait-il privilégier l’écologie et la sécurité au détriment du sentiment esthétique ? Comment se sent-on, tous usagers confondus, dans cette nouvelle vision de Paris ?

Revenons à nos dos d’ânes. Nous voilà donc avec des espaces scrupuleusement proportionnels, calculés par des technocrates du politiquement correct qui confondent encore égalité et équité. Désormais, des voies propres à chacune des espèces mobiles sont matérialisées par une débauche de lignes blanches et de murets séparateurs. Partout il faut borner, contraindre, diriger, au risque d’un délire signalétique comme au carrefour de l’Observatoire. Faisant mentir sa devise*, une marée de signaux submerge aujourd’hui Paris. Se substituant aux taggueurs, la mairie estampille, identifie, marque la moindre parcelle de son territoire. La peur du vide l’a emporté sur l’appel d’air.

 

Que signifie ce marquage intensif ? Faisons ici une parenthèse.

Empruntant à la tradition du théâtre élizabéthain, la scène politique peut se voir comme un affrontement entre Knaves et Fools. Tous deux sont serviteurs du Roi, mais sur des modes distincts. Le Knave est un valet coquin, une canaille. Rusé, il se garde bien de dénoncer les injustices afin de mieux tirer parti de la situation. Le Fool joue le bouffon naïf, le faible d’esprit, le débile. Il est seul autorisé à dire que le Roi est nu, mais il a beau dire la vérité c’est sans conséquence. On rit de lui, on ne s’émeut pas de ce qu’il dénonce.

Entre autres débats, le clivage gauche/droite s’articule autour de la notion de différence. Il en découle deux positions éthiques qu’illustre très bien le couple Knave/Fool. Les canailles de droite prétendent que la différence (religieuse, culturelle, ethnique…) est inévitable voire fondamentale. Elle est même un facteur de dynamisme et d’équilibre pour la société. Il y a les forts et les faibles, les sous-doués et les surdoués, les pauvres et les riches… c’est comme ça. C’est la prémisse de la dialectique du maître et de l’esclave. Les débiles de gauche pensent quant à eux qu’il ne faut surtout pas stigmatiser les différences. SOS Différence. La différence, ça n’existe pas ou alors elle n’est pas relevante. Pire, en tenir compte risquerait de produire des inégalités.

À bien y regarder, les canailles n’ont pas vraiment tort, la différence, ça existe. D’un autre côté les débiles ont raison, elle n’est pas ou ne devrait pas être un critère de sélection. Le problème c’est que cette inégalité est au cœur de la langue. Les différences entre gauche et droite, entre noir et blanc entre homme et femme y sont profondément inscrites. Chacun de ces couples y est symboliquement déséquilibré. La gauche sera toujours maladroite, le Noir ne sera jamais blanc comme neige, et c’est toujours de l’Homme qu’on parlera pour évoquer l’humanité. Avant d’être un fait de société, la ségrégation est d’abord un fait de langue. Dès lors, il paraît tout aussi vain de lutter contre une discrimination inscrite dans le langage qu’il est condamnable de tirer parti d’un tel arbitraire.

Pourtant, aucun discours, qui la soutienne ou la combatte, ne précise les enjeux structuraux de la différence. La ségrégation a de beaux jours devant elle. Son insatiable et irrépressible travail est partout à l’œuvre. Pas seulement entre un national et un étranger, mais entre un rural et un citadin, puis entre un intra-muros et un banlieusard. On connaît ce bon mot qui donne une préférence croissante du voisin au cousin et du cousin à la sœur. Cette préférence va de pair avec une réduction de la différence, mais la différence est irréductible, et les canailles sont très forts pour la repérer dans ses moindres retranchements, ils se fient au bruit et aux odeurs. Il existe toute une gamme de signes discrets qu’il faut savoir maîtriser. C’est ce que les débiles ne veulent pas voir. C’est pourtant criant. D’abord, il y a le teint de la peau, la qualité du cheveu, la couleur des yeux, la forme des narines, la taille des oreilles… Quand on a épuisé cet alphabet anatomique, on a recours à des marqueurs qu’on plaque directement sur les personnes, étoile jaune, triangle rose… Les marqueurs, ça rassure, ça permet de voir la différence quand on ne sait pas la lire.

Il n’y a pas si longtemps, la topographie d’une rue était assez rudimentaire, elle se résumait à des trottoirs et une chaussée. Un caniveau soulignait par un filet d’eau leur frontière. Ici et là, des clous indiquaient un passage piéton. Cela suffisait aux citadins pour se repérer. Ils savaient naviguer dans ce bruissement de signes. Nul besoin de marqueurs redondants. Puis, pour faciliter la lecture, on a grossi le trait, les passages cloutés sont devenus zébrés. Aujourd’hui, ils sont carrément surélevés, peints en rouge et blanc, annoncés à renfort de feux tricolores, de panneaux clignotants et parfois même de haut-parleurs (destinés aux aveugles, mon œil ! car eux, à défaut de voir, savent encore lire). Les rues à double sens deviennent des sens uniques. Tout tend vers un appauvrissement du sens, un abandon de l’interprétation. Certains porteront ces transformations au crédit d’un progrès sécuritaire, mais c’est bien d’une régression qu’il s’agit. Qu’est-ce que ça veut dire ? On ne sait plus lire ? Il faut souligner, rendre univoque ? On ne se contente plus de signes, il nous faut désormais des signaux, des marqueurs ? Tiens, tiens…

 

Voilà où je voulais en venir. Ceux qui nous dirigent ne savent plus lire et nous entraînent dans leur frénésie de marquage. Comme quoi ça n’est pas simple. Faut-il marquer ou ne pas marquer ? On voit bien que les canailles savent lire et que cette intelligence sert une idéologie discriminatoire. Il y a ceux qui savent lire (entre les lignes) et ceux qui ne savent pas lire, tant pis pour eux ! Les débiles, pour mettre tout le monde à pied d’égalité et faciliter la lecture, exigent des marqueurs. C’est très généreux, mais malheureusement ces marqueurs mènent aux camps. Ce qui n’est pas simple c’est ce retournement. À force d’être maladroite la gauche vire à droite (débat ô combien actuel). Comment une politique qui œuvre pour l’égalité des chances, comment cette politique progressiste, peut-elle rejoindre la politique ségrégative la plus abjecte ?

 

C’est cette question qu’aurait dû affronter la mairie avant de se lancer dans la transformation de Paris. Car enfin à qui profite ces marquages ? À ceux qui ne savent pas lire la ville, les touristes. Obligeant le citadin au tourisme de sa propre ville, ce nouveau Paris ressemble de plus en plus à un lieu vidé d’histoire au profit du consumérisme. La rue n’est plus un carrefour de rencontres, d’échange, de circulation. Guidés sur des tapis roulants virtuels, rappelés à l’ordre par une forêt de sémaphores, nous évoluons comme hypnotisés au gré d’une signalétique asservissante. Rouge, stop ! Vert, marche ! Le rapport à la ville se fait dorénavant par le biais de réflexes pavloviens. Les piétons traversent les yeux rivés sur les signaux lumineux, les voitures se perdent à suivre des flèches…

On leur désigne la lune et ils regardent le doigt.

Que les usagers de la ville ne soient plus convoqués à la lecture de l’espace dans lequel ils vivent les pousse peu à peu à un désengagement subjectif. La folie guette.

Cette politique du marquage qui inverse et désoriente gauche et droite n’est pas seulement préjudiciable au débat politique, elle atteint ce que notre subjectivité a de plus fécond, la lecture. Tant que cette question ne sera pas sérieusement débattue d’un côté comme de l’autre, c’est le milieu qui fera sa loi. Tout un programme !

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* Fluctuat nec mergitur : (“Tangue mais reste à flot”)

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