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bL’objet petit a
Texte de
l’intervention de Guy Massat à la séance du 10 mars 2005
de son séminaire « RSI ou pire... » (lecture de la
séance du 15 avril 1975 du séminaire de Jacques Lacan
« RSI »).
Ce
n’est pas un objet mais un ob-jet, un jaillissement. Il
n’est pas petit, mais bref parce qu’il relève du temps, et
non de l’espace. L’« a » désigne le commencement : le là, le
dasein, toujours déjà là avec sa
puissance de privation. Il s’agit donc du jaillissement,
particulièrement bref, de notre commencement, à entendre
coextensivement comme « du comme on se ment », du comme on
s’illusionne, comme on s’hallucine. C’est ce que nous devons
tenir en mémoire lorsque nous prononçons les mots « objet
petit a », faute de quoi nous le faisons sombrer dans des
métonymies tragi-comiques.
L’a privatif est d’origine
grecque. Il indique la séparation agnoia,
l’ignorance, apathie, l’absence de force, alogique,
déraisonnable. Il passe au latin pour former des mots
négatifs, spécialement dans le vocabulaire des sciences,
amoral, apolitique, apesanteur, azote, etc. Le « a » latin,
ad, exprime le mouvement vers, la direction.
« Il y a tout dans le Droit.
Faites du Droit au lieu de vous en tenir à la
psychanalyse », conseillait récemment quelqu’un, non sans
raison, peut-être. Sauf, que nous devons préciser - comme
nous pouvons le faire grâce au borroméen - que le Droit
(ainsi que les maths, et la philosophie) est science de
l’esprit (S) tandis que la psychanalyse est science de
l’inconscient (R). Lorsqu’elles emploient des termes
identiques à ceux de la psychanalyse, les sciences de
l’esprit ne le font pas dans le même sens. Ainsi par des
effets de métonymie les domaines de l’esprit et de
l’inconscient sont le plus souvent malheureusement
confondus. De fait, on ne pratique la métonymie que pour
escroquer son voisin, (« C’est vraiment une affaire ! »,
nous dit le vendeur, mais il ne dit pas si l’affaire est
pour nous ou pour lui...), ou bien, on pratique la métonymie
par distraction ou par faiblesse de l’esprit. Ce qui peut
toujours nous arriver, comme à n’importe qui. Le comble
étant qu’on arrive parfaitement à s’escroquer soi-même, tant
est puissante la force de notre désir... inconscient.
L’objet a est « l’objet
cause du désir ». Quand c’est Lacan qui le dit, nous savons
bien qu’il s’agit d’une ellipse qui sous entend l’objet
« inconscient » cause du désir « inconscient », ou, de cet
objet inconscient qu’appelle le désir inconscient. C’est le
daïmon d’une étoile causante. Quand
c’est un autre qui répète : « l’objet a est l’objet cause du
désir », il prête inévitablement par effet de métonymie à
une confusion regrettable entre les désirs du corps, ceux de
l’esprit et ceux de l’inconscient. Ce qui aboutit à une
certaine débilité. Comme le disait Nerval : « le premier qui
a comparé une femme à une fleur était un poète, le deuxième
un imbécile ».
C’est la souffrance qui nous
fait cogiter. Les causes de la souffrance relèvent du désir.
Et la cause du désir est l’objet petit a.
C’est le 9 février 1972 que
Lacan introduit le nœud borroméen en psychanalyse (« Ou
pire »). C’est en 1974, avec le séminaire RSI, que l’objet a
est présenté de façon totalement renouvelée par rapport aux
précédents séminaires sans toutefois les contredire. L’objet
a sera le triskel par lequel les trois registres de la
subjectivité tiennent ensemble de manière consistante. À
partir de ce séminaire, RSI, l’objet a rendra compte de la
condition du sujet inconscient.
L’objet a ne se « voit »
pas. Il est « inspécularisable pour les yeux ordinaires ».
L’objet a est « une absence entre visible et invisible »,
comme l’explique Merleau-Ponty.
L’objet a, nous devons
l’aborder comme l’épicentre du séisme que Lacan introduit
dans le monde psychanalytique, véritable coup de pied dans
la fourmilière des psys, des astrologues, des voyants, et
autres « voleurs de feu ».
Retenons donc tout d’abord
que « l’objet a est l’objet même de la psychanalyse »
(Écrits, p.9), que « l’objet a est l’enjeu même de l’acte
psychanalytique », que, tel le « rien », « l’objet a est le
pivot dont se déroule chaque tour de phrase, en sa
métonymie », de son énoncé à son énonciation.
Ne sont psychanalystes que
ceux qui, en toute rigueur, prennent l’objet a au sérieux en
tant que parole du désir. Heureusement, une théorie n’a nul
besoin d’être éclairée pour opérer. Heureusement, car sinon
beaucoup de psychanalystes s’apercevraient qu’ils ne le sont
pas. De toute façon, heureusement, d’une manière ou d’une
autre, qu’ils le sachent ou non, c’est l’objet « a » qu’ils
analysent.
Nombre d’or
L’objet « a » a pour support
le nombre d’or, dit Lacan. Mais qu’est-ce qu’un nombre dans
l’inconscient ? Ici, dans l’inconscient, le concept de
nombre est pris comme une qualité, et non pas en tant que
quantité ainsi qu’à l’ordinaire dans la réalité consciente.
L’objet a est identifié au nombre d’or parce que celui-ci
renvoie à l’incommensurable, l’expression chiffrée
(Séminaire XIV). L’objet a est donc égal à 1,618. Mais comme
dans l’inconscient un est égal à zéro, l’objet a est
exactement 0,618.
Que racontent ces nombres ?
Nous verrons. Étonnons-nous d’abord de ce bizarre signe
algébrique qu’est l’objet a, parce que sa visée ne consiste
qu’à « engager des constructions et à suggérer des
recherches » (1972, Congrès d’Aix-en-Provence).
Naturellement, la mathématique de Lacan n’est pas celle des
mathématiciens. Déjà Kant soutenait que la psychologie, qui
se déroule dans le temps, et non dans l’espace, ne se prête
pas à la validation mathématique. Mais Lacan va bien au-delà
de cette observation : les mathématiques et la logique de
Lacan n’utilisent pas les principes d’identité, de
non-contradiction, et de tiers exclu, ce qui est absolument
inconcevable pour les sciences de l’esprit pour lesquelles
il n’y a que néant hors du principe d’identité : « L’être
est, le non-être n’est pas ». Pourtant, aujourd’hui on sait
inverser la proposition de Parménide. Et il y a un avantage
à partir du néant, c’est qu’on peut tout inventer !
Karl Popper, en définissant
la scientificité d’une science par sa réfutabilité, pose le
principe d’identité comme fondamental à toute opération de
l’esprit. Donc la psychanalyse ne serait pas une science,
selon cette définition, puisque son objet, l’inconscient, ne
connaissant pas le principe de non-contradiction, ne serait
pas réfutable. Il est irréfutable.
Cependant Lacan va montrer
avec le borroméen qu’il peut y avoir une cohérence de
l’incohérence qui relève de l’objet a.
Comme l’objet a ne se
supporte que du nombre d’or - cette si élégante découverte
des Grecs du VIIème siècle - nous pouvons le figurer par
l’étoile à cinq branches, symbole le plus commun dans toutes
les traditions de ce que peut être une « source de
lumière ». Ici, l’étoile représenterait « la lumière de
l’inconscient », la lumière du néant. C’était déjà pour
Pythagore la quinte essence, ce qu’il y a de plus parfait à
connaître. C’était le symbole de la santé chez les Grecs.
Ils voyaient dans l’harmonie de l’étoile à cinq branches le
corps parfait d’Aphrodite. En tout cas A, B et C [voir
dessin n° 1] forment une section dorée ; BC sur AB est dans
la même proportion que AB sur AC. De même que AC/CD = Phi.
On compte dans l’étoile,
avec le pentagone qu’elle forme, 25 triangles d’or et 20
sections d’or. On trouvera une littérature abondante sur la
symbolique de l’étoile et du nombre d’or.
Dans l’étoile à cinq
branches, les Anciens voyaient Aphrodite, la déesse de la
beauté et de l’amour. Qu’est-ce qu’elle dit Aphrodite ? Elle
dit, selon le borroméen, des mots d’amour, selon la formule
de Lacan : je te demande (R), (premier verbe), de refuser
(S), de nier (deuxième verbe), ce que je te donne (I) (le
corps, le sexe), parce que ce n’est pas ça, ce n’est pas
ç’« a », ce n’est pas cette étoile qu’est la partie génitale
de la femme avec ses cinq formes fondamentales, communes à
la nature selon toutes les traditions : le croissant (les
grandes lèvres), le triangle (le clitoris), le carré (les
petites lèvres), le rond du tour vaginal, et le trou
lui-même impossible à saisir autrement que dans le fantasme,
parce que « la femme n’existe pas ».
Reste que l’objet petit a
est la plus bizarre des étoiles : elle prend la forme de
l’incomplétude sans jamais la remplir. C’est une étoile
perdue, une étoile morte, une étoile qui n’a jamais existé.
« Si j’ai inventé l’objet a », dit Lacan à sa conférence de
Louvain, « c’est que c’était écrit dans “Deuil et
Mélancolie” ». Freud souligne : « l’affect de la mélancolie
est comparable à celui du deuil, ce qui laisse supposer une
perte, perte ici dans le domaine des besoins instinctuels ».
Ainsi le chante Gérard de Nerval dans
« Le Desdichado » :
Je suis le Ténébreux, le
Veuf, l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie,
Ma seule étoile est morte et mon luth constellé
porte le soleil noir de la mélancolie.
...
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