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Groupe psychanalytique
européen de recherche et de formation sur :
les
causes de l'illettrisme |
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Illettrisme topologie et psychanalyseM
Edito Avril 2006
L’art
d’ignorer les pauvres
par
John Kenneth Galbraith
(texte
publié pour la première fois dans le numéro de novembre 1985 de
Harper’s Magazine)
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http://www.monde-diplomatique.fr/2005/10/GALBRAITH/12812
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Derrière la
fatalité, l’épuration sociale
L’art d’ignorer les pauvres
Chaque
catastrophe « naturelle » révèle, s’il en était besoin, l’extrême
fragilité des classes populaires, dont la vie comme la survie se
trouvent dévaluées. Pis, la compassion pour les pauvres, affichée
au coup par coup, masque mal que de tout temps des penseurs ont
cherché à justifier la misère – en culpabilisant au besoin ses
victimes – et à rejeter toute politique sérieuse pour l’éradiquer.
Par
John Kenneth Galbraith
Économiste. Auteur du Nouvel
État industriel, Gallimard, Paris, 1968, et des
Mensonges de l’économie, Grasset, Paris, 2004.
Je
voudrais livrer ici quelques réflexions sur l’un des plus anciens
exercices humains : le processus par lequel, au fil des années, et
même au cours des siècles, nous avons entrepris de nous épargner
toute mauvaise conscience au sujet des pauvres. Pauvres et riches
ont toujours vécu côte à côte, toujours inconfortablement, parfois
de manière périlleuse. Plutarque affirmait que
« le déséquilibre entre les riches et
les pauvres est la plus ancienne et la plus fatale des maladies des
républiques ». Les problèmes résultant de
cette coexistence, et particulièrement celui de la justification de
la bonne fortune de quelques-uns face à la mauvaise fortune des
autres, sont une préoccupation intellectuelle de tous les temps. Ils
continuent de l’être aujourd’hui.
Il faut
commencer par la solution proposée par la Bible : les pauvres
souffrent en ce bas monde, mais ils seront magnifiquement
récompensés dans l’autre. Cette solution admirable permet aux riches
de jouir de leur richesse tout en enviant les pauvres pour leur
félicité dans l’au-delà.
Bien plus tard, dans les vingt ou trente années qui suivirent la
publication, en 1776, des
Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations
– à l’aube de la révolution industrielle en Angleterre –, le
problème et sa solution commencèrent à prendre leur forme moderne.
Un quasi-contemporain d’Adam Smith, Jeremy Bentham (1748-1832),
inventa une formule qui eut une influence extraordinaire sur la
pensée britannique et aussi, dans une certaine mesure, sur la pensée
américaine pendant cinquante ans : l’utilitarisme.
« Par principe d’utilité,
écrivit Bentham en 1789, il
faut entendre
le principe qui approuve ou désapprouve quelque
action que ce soit en fonction de sa tendance à augmenter ou
diminuer le bonheur de la partie dont l’intérêt est en jeu. »
La vertu est, et même doit être, autocentrée. Le problème social de
la coexistence d’un petit nombre de riches et d’un grand nombre de
pauvres était réglé dès lors que l’on parvenait
« au plus grand bien pour le plus
grand nombre ». La société faisait de son
mieux pour le maximum de personnes, et il fallait accepter que le
résultat soit malheureusement très déplaisant à l’encontre de ceux,
très nombreux, pour lesquels le bonheur n’était pas au rendez-vous.
En 1830,
une nouvelle formule, toujours d’actualité, fut proposée pour
évacuer la pauvreté de la conscience publique. Elle est associée aux
noms du financier David Ricardo (1772-1823) et du pasteur anglican
thomas Robert Malthus (1766-1834) : si les pauvres sont pauvres,
c’est leur faute – cela tient à leur fécondité excessive. Leur
intempérance sexuelle les a conduits à proliférer jusqu’aux limites
des ressources disponibles. Pour le malthusianisme, la pauvreté
ayant sa cause dans le lit, les riches ne sont pas responsables de
sa création ou de sa diminution.
Au
milieu du XIXe siècle, une autre forme de déni connut un grand
succès, particulièrement aux Etats-Unis : le « darwinisme social »,
associé au nom de Herbert Spencer (1820-1903). Pour ce dernier, dans
la vie économique comme dans le développement biologique, la règle
suprême était la survie des plus aptes, expression que l’on prête à
tort à Charles Darwin (1809-1882). L’élimination des pauvres est le
moyen utilisé par la nature pour améliorer la race. La qualité de la
famille humaine sort renforcée de la disparition des faibles et des
déshérités.
L’un des plus notables porte-parole américains du darwinisme social
fut John D. Rockefeller, le premier de la dynastie, qui déclara dans
un discours célèbre : « La
variété de rose “American Beauty” ne peut être produite dans la
splendeur et le parfum qui enthousiasment celui qui la contemple
qu’en sacrifiant les premiers bourgeons poussant autour d’elle. Il
en va de même dans la vie économique. Ce n’est là que l’application
d’une loi de la nature et d’une loi de Dieu. »
Au cours
du XXe siècle, le darwinisme social en vint à être considéré comme
un peu trop cruel : sa popularité déclina et, quand on y fit
référence, ce fut généralement pour le condamner. Lui succéda un
déni plus amorphe de la pauvreté, associé aux présidents Calvin
Coolidge (1923-1929) et Herbert Hoover (1929-1933). Pour eux, toute
aide publique aux pauvres faisait obstacle au fonctionnement
efficace de l’économie. Elle était même incompatible avec un projet
économique qui avait si bien servi la plupart des gens. Cette idée
qu’il est économiquement dommageable d’aider les pauvres reste
présente. Et, au cours de ces dernières années, la recherche de la
meilleure manière d’évacuer toute mauvaise conscience au sujet des
pauvres est devenue une préoccupation philosophique, littéraire et
rhétorique de première importance. C’est aussi une entreprise non
dépourvue d’intérêt économique.
Des
quatre ou peut-être cinq méthodes en cours pour garder bonne
conscience en la matière, la première est le produit d’un fait
incontestable : la plupart des initiatives à prendre en faveur des
pauvres relèvent, d’une manière ou d’une autre, de l’État. On fait
alors valoir qu’il est par nature incompétent, sauf quand il s’agit
de gérer le Pentagone et de passer des marchés publics avec des
firmes d’armements. Puisqu’il est à la fois incompétent et
inefficace, on ne saurait lui demander de se porter au secours des
pauvres : il ne ferait que mettre davantage de pagaille et
aggraverait encore leur sort.
Un mécanisme de
déni psychologique
Nous
vivons une époque où les allégations d’incompétence publique vont de
pair avec une condamnation générale des fonctionnaires, à
l’exception, on ne le dira jamais assez, de ceux travaillant pour la
défense nationale. La seule forme de discrimination toujours
autorisée – pour être plus précis, encore encouragée – aux
États-Unis est la discrimination à l’endroit des employés du
gouvernement fédéral, en particulier dans les activités relevant de
la protection sociale. Nous avons de grandes bureaucraties
d’entreprises privées, regorgeant de bureaucrates d’entreprise, mais
ces gens-là sont bons. La bureaucratie publique et les
fonctionnaires sont mauvais.
En fait,
les États-Unis disposent d’une fonction publique de qualité, servie
par des agents compétents et dévoués, honnêtes dans leur
quasi-totalité, et peu enclins à se laisser surfacturer des clés à
molette, des ampoules électriques, des machines à café et des sièges
de toilettes par les fournisseurs. Curieusement, quand de telles
turpitudes se produisirent, ce fut au Pentagone... Nous avons
presque éliminé la pauvreté chez les personnes âgées, grandement
démocratisé l’accès à la santé et aux soins, garanti aux minorités
l’exercice de leurs droits civiques, et beaucoup fait pour l’égalité
des chances en matière d’éducation. Voilà un bilan remarquable pour
des gens réputés incompétents et inefficaces. Force est donc de
constater que la condamnation actuelle de toute action et
administration gouvernementales est en réalité l’un des éléments
d’un dessein plus vaste : refuser toute responsabilité à l’égard des
pauvres.
La
deuxième méthode s’inscrivant dans cette grande tradition séculaire
consiste à expliquer que toute forme d’aide publique aux indigents
serait un très mauvais service à leur rendre. Elle détruit leur
moral. Elle les détourne d’un emploi bien rémunéré. Elle brise les
couples, puisque les épouses peuvent solliciter des aides sociales
pour elles-mêmes et leurs enfants, une fois qu’elles se retrouvent
sans mari. Il n’existe absolument aucune preuve que ces dommages
soient supérieurs à ceux qu’entraînerait la suppression des soutiens
publics. Pourtant, l’argument selon lequel ils nuisent gravement aux
déshérités est constamment ressassé, et, plus grave, cru. C’est sans
doute la plus influente de nos fantasmagories.
Troisième méthode, liée à la précédente, pour se laver les mains du
sort des pauvres : affirmer que les aides publiques ont un effet
négatif sur l’incitation à travailler. Elles opèrent un transfert de
revenus des actifs vers les oisifs et autres bons à rien, et, de ce
fait, découragent les efforts de ces actifs et encouragent le
désœuvrement des paresseux. L’économie dite de l’offre est la
manifestation moderne de cette thèse. Elle soutient que, aux
Etats-Unis, les riches ne travaillent pas
parce que l’impôt prélève une trop grande part de leurs revenus.
Donc, en prenant l’argent des pauvres et en le donnant aux riches,
nous stimulons l’effort et, partant, l’économie. Mais qui peut
croire que la grande masse des pauvres préfère l’assistance publique
à un bon emploi ? Ou que les cadres dirigeants des grandes
entreprises – personnages emblématiques de notre époque – passent
leur temps à se tourner les pouces au motif qu’ils ne sont pas assez
payés ? Voilà une accusation scandaleuse contre le dirigeant
d’entreprise américain, qui, de notoriété publique, travaille dur.
La
quatrième technique permettant de se soulager la conscience est de
mettre en évidence les effets négatifs qu’une confiscation de leurs
responsabilités aurait sur la liberté des pauvres. La liberté, c’est
le droit de dépenser à sa guise, et de voir l’État prélever et
dépenser le minimum de nos revenus. Ici encore, le budget de la
défense nationale mis à part. Pour reprendre les propos définitifs
du professeur Milton Friedman (1),
« les gens doivent être libres
de choisir ».
C’est
sans doute la plus révélatrice de toutes les arguties, car quand il
s’agit des pauvres, on n’établit plus aucune relation entre leurs
revenus et leur liberté. (Le professeur Friedman constitue une fois
de plus une exception car, par le biais de l’« impôt négatif »,
qu’il recommande, il garantirait un revenu universel minimum.)
Chacun conviendra pourtant qu’il n’existe pas de forme d’oppression
plus aiguë, pas de hantise plus continue que celles de l’individu
qui n’a plus un sou en poche. On entend beaucoup parler des
atteintes à la liberté des plus aisés quand leurs revenus sont
diminués par les impôts, mais on n’entend jamais parler de
l’extraordinaire augmentation de la liberté des pauvres quand ils
ont un peu d’argent à dépenser. Les limitations qu’impose la
fiscalité à la liberté des riches sont néanmoins bien peu de chose
en regard du surcroît de liberté apporté aux pauvres quand on leur
fournit un revenu.
Enfin,
quand tous les raisonnements précédents ne suffisent plus, il reste
le déni psychologique. Il s’agit d’une tendance psychique qui, par
des biais variés, nous conduit par exemple à éviter de penser à la
mort. Elle amène beaucoup de gens à éviter de penser à la course aux
armements, et donc à la ruée vers la probable extinction de
l’humanité. Le même mécanisme est à l’œuvre pour s’épargner de
penser aux pauvres, qu’ils soient en Éthiopie, dans le sud du Bronx
ou à Los Angeles. Concentrez-vous sur quelque chose de plus
agréable, nous conseille-t-on alors.
Telles
sont les méthodes auxquelles nous avons recours pour éviter de nous
préoccuper du sort des pauvres. Toutes, sauf peut-être la dernière,
témoignent d’une grande inventivité dans la lignée de Bentham,
Malthus et Spencer. La compassion, assortie d’un effort de la
puissance publique, est la moins confortable et la moins commode des
règles de comportement et d’action à notre époque. Mais elle reste
la seule compatible avec une vie vraiment civilisée. Elle est aussi,
en fin de compte, la règle la plus authentiquement conservatrice.
Nul paradoxe à cela. Le mécontentement social et les conséquences
qu’il peut entraîner ne viendront pas de gens satisfaits. Dans la
mesure où nous pourrons rendre le contentement aussi universel que
possible, nous préserverons et renforcerons la tranquillité sociale
et politique. N’est-ce pas là ce à quoi les conservateurs devraient
aspirer avant tout ?
(Ce texte a été publié pour la première fois dans le numéro de
novembre 1985 de Harper’s Magazine.)
(1)
NDLR. L’économiste Milton Friedman est, avec Friedrich von Hayek, un
des piliers de l’école de Chicago. A partir des années 1960, les
« Chicago boys » ont diffusé les idées néolibérales à travers le
monde, des Etats-Unis de Ronald Reagan au Royaume-Uni de
Mme Margaret Thatcher, en passant par le Chili de M. Augusto
Pinochet. Le livre de référence du professeur Friedman est
Capitalisme et liberté (Robert Laffont, Paris,
1971).
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