Comme me l’a suggéré Jean-Yves le Moine,
je viens d’écouter une conférence de
Michel Serres
donnée en décembre 2005.
Notre philosophe raconte bien et il voit
juste. C’est un connecteur qui s’ignore.
J’ai trouvé les questions/réponses
presque plus intéressantes que l’exposé.
Michel
Serres voit l’évolution des technologies
comme une externalisation progressive
des fonctions propres à l’homme. Le
marteau, c’est le bras et le poing. Le
livre, c’est la mémoire. L’ordinateur,
c’est aussi la mémoire et déjà un peu la
capacité de raisonnement (possibilité de
démontrer certains théorèmes). Alors la
pensée sera-t-elle externalisée ?
demande un auditeur. La conscience le
sera-t-elle ? Cette dernière question ne
fut pas directement posée mais j’ai
senti que Michel Serre n’était pas prêt
à devenir un
Cosmist
bien que son raisonnement conduise
inévitablement à cette position.
Pour
ma part, je crois qu’à force de mettre
hors de l’homme ce qui, à un moment,
constitue le propre de l’homme, nous
finirons par créer des machines
conscientes. Dans l’histoire, à chaque
externalisation, les pessimistes ont cru
que l’homme ne s’en relèverait pas.
Heureusement, ils se sont toujours
trompés. J’espère qu’ils se tromperont
encore à la prochaine échéance.
Que
deviendrons-nous une fois que des
machines penseront aussi bien que nous ?
C’est une autre question. Comme je le
dis toujours, il importe avant tout que
la conscience continue de s’épanouir,
indépendamment d’un substrat déterminé.
Rien n’empêche d’ailleurs que des
substrats différents cohabitent sur
Terre. Les hommes occuperaient l’espace
physique, les machines l’espace
numérique.
Au
tout début de la conférence, une
réflexion de Michel Serres au sujet de
l’espace m’a d’ailleurs fait bondir.
Pour lui, nous ne vivons plus en réseau,
ce qui était le cas avant, mais dans un
nouvel espace topologique. Quand Michel
Serres dit que les réseaux existent
depuis toujours, je suis bien sûr
d’accord : le réseau est la structure
fondamentale du vivant. Mais dire que
nous ne vivons plus dans un réseau, je
trouve ça un peu fort, surtout en
argumentant cette idée en s’appuyant sur
l’étymologie du mot adresse. On dirait
que Wittgenstein n’est pas passé par là.
Pour
Michel Serres, une adresse postale
désignait par le passé une localisation
spatiale (il oublie de parler du système
d’adressage japonais qui n’a rien de
spatial) et, sous sa forme e-mail,
désigne maintenant une position
abstraite, un code, dans un nouvel
espace qui n’est plus ni géométrique ni
métrique.
La
vérité est tout autre. Les pays, les
régions, les villes sur une carte n’ont
jamais dessiné des réseaux comme le
sous-entend Michel Serre mais des
systèmes purement pyramidaux suivant le
principe des poupées russes (en tirant
sur la corde, on peut à la limite dire
qu’ils dessinent des réseaux en étoile).
Quant à elles, les routes et les rues
dessinent des réseaux distribués.
Mais
les réseaux qui nous intéressent
aujourd’hui, les réseaux sociaux, n’ont
jamais rien eu de spatial et surtout ne
sont pas de type distribué mais
décentralisé. Une adresse postale ne
nous a jamais situé dans un réseau
social pas plus qu’une adresse
électronique. Ces réseaux sociaux ont
toujours existés, c’est aussi une
évidence, mais ils deviennent de plus en
plus denses car les points de connexion
entre nous se multiplient. Et surtout,
ils étendent leurs connexions à toute
l’humanité sans se soucier des
frontières.
Voici
la véritable nouveauté. C’est cette
nouvelle topologie sociale qui fait que
nous vivons dans un nouvel espace.
L’espace physique est le même, l’espace
social est nouveau. Au final, j’arrive à
la même conclusion que Michel Serres
mais sans abandonner la notion de
réseau, au contraire, elle est
fondamentale. Parce que nous comprenons
de mieux en mieux les réseaux, nous
commençons à entrevoir de nouveaux
systèmes politiques plus en accord avec
la nature profonde des sociétés
humaines.
Thierry Crouzet