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Jusqu’à maintenant en effet, nous
étions plutôt dans une situation où, à la
limite, chaque acteur du travail sur
l’illettrisme, qu’il soit politique,
décideur, chercheur, formateur, avait, de
l’illettrisme, sa vision personnelle, sa
définition et ses propres critères et outils
d’évaluation. Les conséquences de cette
vision des choses se manifestaient
particulièrement lorsque des enquêtes sur le
nombre d’illettrés en France faisaient
apparaître des proportions singulièrement
différentes, allant de près de 5 % de la
population adulte française à plus de 40 % !
...
Une théorisation nécessaire
Je me réjouis de voir arriver le moment où
l’on pourrait dépasser les positions
partielles, pour tenter de se situer dans
une perspective plus large, qui permette
d’organiser nos savoirs sur les illettrismes
et de penser cet ensemble. En fait, il
s’agit de voir si nous pouvons aujourd’hui
mettre nos savoirs en théorie.
Une théorie, c’est un ensemble organisé,
cohérent, qui vise à mieux décrire, à mieux
analyser, mais aussi à mieux interpréter un
objet, ici ce que nous appelons illettrisme.
Grâce à sa cohérence, grâce à sa valeur
explicative, la théorie nous permet de mieux
connaître un objet, en intégrant nos visions
de cet objet dans une perspective plus large
que celle engagée par le quotidien, que ce
soit celui du discours, de la mesure de
l’illettrisme ou des essais de remédiation.
L’objectif est donc clair : il s’agit
d’aboutir à une théorie grâce à laquelle les
savoirs de terrain qui sont les vôtres, mais
aussi les savoirs dits scientifiques
pourraient être pensés ensemble, dans
un système qui leur donnerait sens. Cela
permettrait peut-être, au surplus, que les
travaux sur l’illettrisme, que ce soit sur
le terrain des décisions, des interventions
ou sur le terrain scientifique, ne
recommencent pas à zéro comme c’est trop
souvent le cas, comme si rien n’avait été
acquis depuis vingt ans maintenant.
L’illettrisme est-il un phénomène spécifique
ou peut-il être pensé par reprise d’un
modèle importé, par exemple à partir de
l’échec scolaire en lecture ?
Mais avant de prétendre se situer dans un
cadre théorique commun, commençons, plus
modestement, par vérifier à quelles
conditions nous pourrions déjà parvenir à
une vision partagée de l’illettrisme.
Je vais donc aborder cette question des
modèles théoriques en m’inspirant de mon
expérience de chercheur.
Conceptions implicites de l’illettrisme
Il est important de revenir sur cette idée
d’implicite. En effet, il est une tradition,
dans le milieu des travailleurs sociaux,
dans le milieu enseignant aussi, qui est de
se méfier de la théorie, sous entendu celle
des théoriciens, celle des chercheurs, comme
si dans la pratique, dans les modalités
concrètes que chacun de nous utilise pour
travailler, pour former, pour enseigner, il
n’y avait pas de théorie, comme si, en
quelque sorte à notre insu, nous ne faisions
pas référence à des modèles de définition et
de compréhension de l’illettrisme.
Or nos actes engagent, de fait, des
conceptions, des « théories en acte », des
théories implicites qui ne s’énoncent certes
pas en tant que théories, mais qui
organisent notre rapport au monde, aux
autres, à nous-même, et qui exercent leur
influence sur notre rapport à l’illettrisme.
Il faut donc tout d’abord analyser ces
conceptions générales implicites, qui sont
des représentations construites à la fois
socialement (par le jeu d’un certain nombre
de facteurs sociaux et culturels) et de
représentations personnelles (par le jeu de
notre histoire, de notre
personnalité, de notre « psychologie »).
C’est un véritable travail d’élaboration de
ces représentations qui devrait pouvoir se
conduire chez chacun des acteurs intervenant
sur l’illettrisme, s’il veut agir le plus
lucidement – et efficacement – possible.
Pour commencer cette analyse par les
représentations sociales, je prendrai une
comparaison : nous en sommes à peu près
aujourd’hui, quant au dégagement des
représentations sociales sur l’illettrisme,
à un niveau proche de la situation que Serge
Moscovici, il y a plus d’une trentaine
d’années, a décrite à propos des
représentations sociales de la psychanalyse.
Dans son livre,
La psychanalyse, son image et son public, (Puf),
il a montré comment chacun de nous peut être
amené à réduire la psychanalyse à des
représentations partielles, qui sont tout
autant de refus de certains éléments
fondamentaux de la théorie freudienne, mais
qui ont un sens, et qui constituent donc une
autre théorisation en acte de la
psychanalyse que la théorie freudienne !
De ce point de vue, tout nouvel arrivant sur
la question de l’illettrisme devrait
aussitôt lire attentivement le chapitre que
Catherine Frier a consacré aux
représentations sociales de l’illettrisme et
que l’on trouve dans «
l’illettrisme en
questions
»
(Pul,1992).
Ce texte fait travailler la différence entre
une théorie implicite, celle qui, de fait,
organise nombre des discours de la presse,
et une théorie explicite qui est précisément
ce qu’essaie de faire tout scientifique :
observer son objet à la bonne distance sans
y mettre trop de sa propre implication. Un
modèle théorique pour penser l’illettrisme,
c’est d’abord cela, c’est d’abord dégager un
certain nombre de conditions d’observation
de ce dont on parle, de l’objet sur lequel
porte la théorie.
Extraits
d'une intervention de
Jean-Marie Besse
(professeur à l’Université de Lyon 2)
Animation : Jean-Pierre
Laurent
Extraits de
:
http://www.justice.gouv.fr