C’est l’occasion de
repréciser la position épistémologique que je défends, le
point de vue qui me sert de guide. Le plus simple est de
rappeler quelques propos de Lacan sur la place des
mathématiques dans son enseignement, tels par exemple que
ceux tenus le 4 février 1973 à Milano, alors qu’il était
invité pour une conférence par la Scuola freudiana :
-
-
Gianni Ottaviani, "Geometria
del sacro"
- (Image venant de
:
Transfinito.eu)
" Tout ce qui pour
chacun de nous constitue la réalité, la réalité dont on ne
peut pas ne pas tenir compte, la réalité de la concierge,
la réalité du copain, la réalité du voisin, la réalité
de... du fait que vous êtes là à m’écouter, Dieu sait
pourquoi, enfin : tout ça c’est du fantasme. Il n’y a
aucune autre raison à aucun de vos actes présents, passés
comme futurs, que du fantasme, hein ! Vous vous croyez
obligés de faire des trucs qui ressemblent à ce que fait
le voisin.
L’accès au réel, ce
n’est pas commode en raison de ça. Heureusement, dans les
coins où l’on s’y attendrait le moins, à savoir au niveau
où l’on déconne si bien, dans la logique, il arrive de
temps en temps qu’on serre les choses d’un peu plus près,
d’un peu plus sérieux et, Dieu merci, il y a là la
mathématique, et alors on arrive à s’apercevoir de ce que
je vous ai dit tout à l’heure, c’est-à-dire qu’il y a des
impasses.
L’impossible, il
n’est que là que nous pouvons avoir une petite idée de ce
qui serait un réel qui ne serait pas fantasmatique. On ne
voit pas autrement où nous pourrions en avoir la moindre
idée.
C’est donner une
très grande portée à cet appareil, de premier abord si
décevant, qu’est le langage.
Le langage signifie,
et comme chacun sait, ça va pas loin.
On peut même lui
donner quelque chose qui aille au-delà de la
signification, c’est-à-dire essayer de lui donner un sens
: et à la vérité on n’a encore jamais rien trouvé de mieux
que de lui donner le sens de la jouissance.
Mais enfin ça
tourne, tout ça, assez court pour qu’à se fier à son seul
pouvoir d’écriture, à sa puissance formelle à lui, le
langage, qui n’est pas tout à fait la même que celle de la
Gestaltheorie, on arrive à des paradoxes.
C’est ça, c’est ça
d’où nous pouvons prendre une toute petite idée que ça
pourrait bien avoir un rapport avec le rée l. En tout cas,
c’est à tenter... c’est à tenter, bien sûr, pour les
spécialistes.
J’ai beaucoup
interrogé les mathématiciens sur le sujet de ce d’où ils
prennent leur jouissance.
La jouissance qui se
prend dans une formalisation logico-mathématique, je ne
peux pas dire que ça ne me dise pas, à moi, quelque chose.
Mais c’est justement parce que je suis un de ces dangereux
spécialistes dont je vous parlais tout à l’heure : je ne
peux pas très bien dire laquelle.
Mais il y a une
chose certaine : c’est qu’il n’y absolument pas moyen de
soutenir le discours analytique, de le soutenir je veux
dire de le justifier, si vous n’êtes pas un de ces
dangereux spécialistes, parce que sans ça c’est absolument
intolérable : c’est une position absolument abjecte. "
Voilà donc en
quelques phrases exprimée la conviction de Lacan : il y a
quelque chose dans les mathématiques qui nous permet de
repérer un peu mieux les impasses du symbolique auxquelles
nous sommes confrontés, alors même que celles-ci sont
généralement masquées dans ce qu’on appelle "réalité",
c’est à dire quelque chose qui est sous-tendu par le
fantasme.
De plus, Lacan n’est
pas dupe du piège de la jouissance attachée aux
formalisations logico-mathématiques. Tout en confessant sa
prise personnelle, on sait qu’il n’eut de cesse d’obtenir
des mathématiciens quelque indice sur la nature de cette
jouissance spécifique.
Voilà donc, tout
simplement, le point de vue que je développe. Les impasses
dont il est question, ce sont les apories, les
contradictions, les paradoxes, c’est à dire ce qui nous
renvoie à l’impossible, autre définition du réel lacanien.
Et la logique devient elle-même une "science du réel",
précisément parce qu’il existe une dialectique entre
logique et paradoxe.
Lacan s’avère donc
géomètre, mais il faut entendre ce terme au sens du
Moyen-âge, c’est à dire comme un maître es-mathématiques,
un savant généraliste. Et de fait, on le voit durant
presque 25 ans, explorer lors de ses séminaires maints
fils mathématiques, disons pour aller vite de la théorie
des jeux à la théorie des nœuds.
Maintenant, la
question est : qu’a à faire ce réel de la logique avec le
réel qui concerne le sujet de l’inconscient ? Lacan a pu
avancer que le sujet est lui-même réponse du réel quand on
l’interroge sur un mode analytique. Mon hypothèse est
qu’on parle bien du même concept : le réel est ce qui
troue irrémédiablement tout discours alors même qu’il le
cause, fut-il celui de la logique, en même temps qu’il est
ce à quoi s’articule les chaînes signifiantes sur le plan
de l’inconscient. Le sujet se trouve représenté dans le
champ du langage, un signifiant le représentant pour un
autre signifiant, ce qui l’inscrit d’emblée au chapitre
des impasses de ce langage. Aussi bien le traumatisme
est-il aussi trou-matisme, c’est à dire butée brutale sur
l’abîme du sens.
C’est encore
l’approche topologique qui nous permet le mieux de saisir
cette articulation entre réel et symbolique. Il suffit ici
d’évoquer la figure du tore, ce qui correspond à une
première approche lacanienne, bien avant son écriture
borroméenne, pour que soit simplement rendue la tension de
la surface symbolique autour du vide du réel. (attention
cependant car le réel n’est pas que vide, ce qui
correspond plutôt à son approche imaginaire ; il est aussi
"manque de", ce qui correspond à une approche symbolique ;
il est enfin trou et correspond à son approche
topologique, sa "réelisation" comme je le dis).
Je pense en effet
que la topologie correspond à une réelisation du
symbolique et de l’imaginaire. C’est justement là l’objet
du dernier travail de Lacan, et aussi le dernier grand
emprunt qu’il fait aux mathématiques. Mais auparavant, on
le voit se piquer d’intérêt pour la théorie des nombres,
la théorie des ensembles, les différentes logiques de
Frege, de Peirce, et aussi pour la bonne vieille géométrie
grecque.
Cette géométrie, il
la définit comme une démarche imaginairement symbolique.
Je développe dans "Lacan géomètre" l’idée qu’il est
peut-être possible de concevoir l’algèbre et l’analyse
comme une démarche symboliquement imaginaire (la géométrie
analytique de Descartes est précisément la reprise des
lignes des figures dans le champ des petites lettres et de
la numération).
Pour finir, je
voudrais signaler que je n’ai jamais dit que "la guérison
viendrait d’un nouveau but de réel". D’abord parce qu’il
n’y a pas de "guérison" en psychanalyse, ou alors de
surcroît, mais bien plutôt un repérage progressif du
fantasme fondamental qui nous tient. D’autre part, je
viens de montrer qu’il n’y a pas de nouveau but par
rapport au réel : le parlêtre est confronté au réel en ce
qu’il le conditionne, tant dans son discours dit "social"
que dans ce qui lui échappe au sens de l’inconscient.
Enfin, ce qui
apparaît dans la cure, ou dans la clinique, comme
évènement, comme "miracle", me parait davantage ressortir
du génie de la "lalangue", c’est à dire de trouvailles
métaphorico-métonymiques inédites qui viennent remanier le
champ symbolique dans lequel le sujet fonctionnait jusque
là. Sans doute l’interprétation analytique, comme coupure,
s’appuie suffisamment sur l’équivoque pour
qu’éventuellement se produisent ces remaniements. Il y a
d’ailleurs lieu de prendre en compte l’acte de l’analyste
en ce qu’il ne se résout pas seulement en cette équivoque
: comme tel, il relève aussi du réel.
Alain Cochet,
psychanalyste, mathématicien, expert de topologie, auteur
de Lacan
Géomètre et de
Nodologie
lacanienne. Il vit et
travaille à Rennes.
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