Voici quelques jours que nous assistons au procès de l'affaire d'Outreau, il est si largement divulgué par les médias que nous sommes placés dans la position des jurés.
Ainsi, nous sommes prêts tour à tour à lyncher les 40 violeurs ( qu'importe le nombre pourvu qu'il y ait l'ivresse …), à nous émouvoir de l'aveu de mensonge de la mère, à nous efforcer de ne pas "sacraliser" les propos des enfants … bref, cette affaire est jetée en pâture à une justice populaire dont nous sommes les otages; car comment être indifférent à la violence de l'inceste, à cette entreprise de déshumanisation où ceux qui sont censés protéger l'enfant et lui permettre d'exister le soumettent au point de jouir de son corps ?
Les remarques et les commentaires des médias, sous la complicité de la justice, livrent les présumés innocents, les téléspectateurs et les victimes à une autre jouissance, celle de l'imaginaire. Car le discours dont on nous abreuve est un discours trompeur, où le doute subsiste sur le fait que la vérité pourrait être dite enfin, plutôt par la bouche des enfants, ou par la bouche d'une mère qui semble avoir le pouvoir de condamner et d'absoudre d'un seul mot… De quelle vérité parle-t-on? Pourquoi veut-on ainsi redonner la parole à ceux qui justement n'en n'ont pas une -la seule- celle qui nous engage dans la communauté humaine ?
Mais après tout, il n'y a pas eu mort d'homme, ni de fillette …
La parole des enfants est ainsi disqualifiée, alors que le meurtre psychique est réel. On peut se demander si les médias ne trouvent pas plus horrible le réel de l'inconscient que le réel du corps : difficile de croire qu'il y a des mères violeuses… Difficile à croire que le corps ne fasse pas état de manière lisible ce que l'on a fait ou été. Est-ce rassurant de se cacher derrière un imaginaire qui nous paraît être un réel plus tangible ? En tout cas, ce n'est pas éthique.
Ainsi, nous voici suspendu aux lèvres de la mère qui innocente les notables. Et ces derniers, qui s'étaient maintenus pendant deux ans et demi dans un silence éloquent…s'écroulent. Ils ne sont pas seulement innocentés, ils sont devenus "innocents" à la manière des faibles d'esprits, livrés sans défenses aux dits d'une femme de peu…de parole. Le lendemain, la mère se rétracte, mais comme la justice permet aux présumés innocents de comparaître "libres" au procès, elle devient …muette! La mère s'écroule sous le poids de la responsabilité que les justiciers font peser sur sa parole, ça en dit long sur la conscience qu'elle a de la responsabilité de ses actes…
La justice n'est pas là pour humaniser ou entendre les sujets, elle intervient en aval, lorsqu'une personne a franchi l'interdit fondamental qui empêche d'humilier l'autre ou de s'humilier soi- même. Nous ne sommes plus alors dans une dimension où l’on engage sa parole, puisque rien de symbolique –comme la parole- n’est venu retenir la main qui commit une blessure réelle (sur soi ou sur l’autre).
Le plus honteux dans cette affaire reste le façon dont on traite la parole des victimes mineures, ceux qu’on appelle « les enfants » dans le procès et que l’on place ainsi du côté de « l’infant » (c’est à dire « ceux qui ne parle pas ») ? Or, ces enfants parlent, et plutôt deux fois qu’une (on leur reproche même d’avoir « trop » parlé, d’avoir répondu à de multiples interrogatoires) en énonçant leur vérité, qui se transforme selon les rencontres (bonnes ou mauvaises) qu’ils ont fait depuis leur naissance, comme nos souvenirs se bouleversent selon la personne à qui on les raconte…
Leur parole est sacrée. Mais ce qui est à « désacraliser », c’est ce qu’on veut leur faire dire. Quel est l’enfant qui pourra dire la vérité à la place de la mère ? L’aîné, le plus jeune ? Les enfants Delay n’ont d’ailleurs pas la même mère –sauf du point de vue génétique qui, elle, ne parle que par codes et se déchiffre vite.
Quand au père, c’est le grand absent.
De lui, on ne parle guère, alors qu’il est celui qui fait porter le doute sur l’autre, sur son existence psychique : il « ment pour montrer que sa femme ment aussi », par un jeu de passe-passe où faute avouée est à ……C’est la version d’un père réel qui a ses enfants tout à lui.
La liaison entre la Belgique et la France, établie dans les dits du couple, révèle une autre liaison, cette fois-ci inconsciente, entre Dutroux/Outreau . L’affaire Dutroux fait réseau, mais réseau signifiant sous la forme d’une métonymie qui glisse dans nos esprits pour nous entraîner vers une répétition sans fin. Répétition d’une vérité qui NE PEUT PAS SE DIRE TOUTE. Et qui, faute d’être entendue comme telle, s’exprime dans son apparence de vérité cachée, toujours ailleurs : « du-trou-dans-la-vérité » « ou-trop-de-vérité » ? Il manque cette part de « pas-tout » de la loi qui interdit de s’offrir comme objet à la jouissance de l’autre ou de prendre l’autre comme objet pour sa jouissance. Les époux Delay et les époux Dutroux traitent le déchet dans le réel en faisant de leurs enfants des objets utilisables et jetables à souhait. Il reste à souhaiter que ce procès ne traite pas leur parole de la même manière.
Le discours actuel de la société est volontiers sur le même versant : il produit une infinité de PRETEXTES qui exclut le textuel de la parole –les meurtriers de la route, les employeurs qui licencient arguent des lois du marché ou des problèmes techniques et n’en disent rien sur ce que leurs actes leur causent comme émois (quand ils en ont, à la différence de M. Papon). POURQUOI AVONS NOUS À ENTENDRE LE DISCOURS QUI EST ADRESSE À LA JUSTICE ?
On en vient à ne plus croire les raisons du plombier qui nous explique les retards des travaux…
L’autre nous trompe, nous exploite…sur lui-même, pour mieux nous tromper, dans une logique où ce que je perds, l’autre le gagne !
Il n’y a plus de « reste » dans l’opération d’échange (commercial, social, amoureux…). Sans cette partie qui est indivisible et imprévisible, la relation humaine se mesure à l’auge de la comptabilité (le « combien ça coûte ? remplace le « qu’est ce que ça coûte »). La vérité de parole devient une vérité de dictionnaire, au sens propre, pour une justice qui nettoie le discours et l ‘esprit de ses impuretés. C’est faire le jeu du langage, ce grand diviseur, basé sur des couples de contraires… Le reste s’y loge pourtant, à condition d’être ouvert à la FIGURATION.
Seule la rigueur de l’écoute des manifestations inconscientes, c’est à dire ce qui reste quand on a compris le sens propre des mots énoncés, nous permettra de penser ensemble l’horreur, sans être téléguidés par le discours pervers.