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Groupe psychanalytique
européen de recherche et de formation sur :
les
causes de l'illettrisme |
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Illettrisme topologie
et psychanalyse :
Là où il est
question d'illettrisme,
ou
"comment travailler sur les
questions d'illettrisme ?"
par Christine
Mercier-Chanvin
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Toutes les
structures mises en place pour
circonscrire la question de
l'illettrisme se referment sur
du vide. Tantôt elles se
saisissent de la tranche de
population classiquement
marginale (chômeur immigré
célibataire entre deux
âges...) et se retrouvent sur
d'autres problématiques sans
pouvoir les démêler. Tantôt
elles s'emparent des symptômes
pour en faire des causes et
tournent en rond. L'énoncé de
l'illettrisme est-il un énoncé
indécidable ?
La question de
l'illettrisme réclame de
réfléchir sur l'organisation
même de ces structures censées
y réfléchir, ainsi que sur la
logique qui les sous-tend. Je me
suis basée sur un petit
recueil d'Emmanuel Lescure,
qui rassemble des extraits
du rapport “Des illettrés en
France” écrit par le Groupe
Permanent de Lutte contre
l'Illettrisme (GPLI), qui a
pour mission
interministérielle d'assurer
la mise en œuvre de mesures
spécifiques de lutte contre
l'illettrisme.
Ce recueil fait
le tour des différents
discours sur l'illettrisme et
en conclut que le défi pour le
XXI° siècle est de “partir des
besoins individuels sans les
limiter à la seule quête d'un
emploi, encourager le
développement personnel sans
le restreindre par une visée
productiviste”. Il me semble
que cette analyse reste de
l'ordre d'un vœu pieux et qu'il
y a autre chose à produire de
la pluralité des discours qui
en disent beaucoup plus long
que ce qu'ils pensent
exprimer. Ils énoncent une
structure langagière, qui a
la
topologie
d'un nœud à trois
ronds dont le nouage

avec
un quatrième rond de ficelle
(symptôme) permettrait un
usage de la lettre.
1. Est-ce
qu'il existe un savoir de base
? Les deux définitions actuelles
de l'illettrisme sont :
-
celles
de l'Unesco : " toute personne
incapable de lire et d'écrire
en le comprenant un exposé
simple et bref, de faits en
rapport avec la vie
quotidienne est analphabète",
-
et celle du GPLI
: pour qui sont en
situation d'illettrisme "les
personnes de plus de 16 ans,
ayant été scolarisées et ne
maîtrisant pas suffisamment
l'écrit pour faire face aux
exigences minimales requises
dans leur vie professionnelle,
sociale, culturelle et
personnelle". Ces personnes,
qui ont été alphabétisées dans
le cadre de l'école, sont
sorties du système scolaire en
ayant peu ou mal acquis les
savoirs premiers pour des
raisons sociales familiales ou
fonctionnelles et n'ont pu
user de ces savoirs et/ ou
n'ont jamais acquis le goût de
cet usage. Il s'agit d'hommes
et de femmes pour lesquels le
recours à l'écrit n'est ni
immédiat, ni spontané, ni
facile et qui évitent et/ou
appréhendent ce moyen
d'expression et de
communication.
Qu'est-ce
qu'une exigence minimale
requise dans la vie sociale et
personnelle ? Celle de se
faire connaître ? Est-ce de
prendre part aux rencontres
sociales (acheter du pain, aller voir l'instit. de son
fils ? ...) Qu'est-ce qui se
fait par écrit, qui ne peut se
faire à l'oral ? Lire une
facture, remplir un
formulaire, faire un chèque,
lire un programme télé...
Comment les exigences
minimales ont-elles bifurquées
vers le règne de l'écrit ? Les
relations humaines se sont
raréfiées, certaines
administrations ne sont
accessibles que par écrit (le
standard étant surchargé) et
les professionnels ne traitent
que des dossiers.
En quoi l'écrit
est-il devenu un moyen
d'expression et de
communication minimale ? Cette
société a resserré sa
civilisation autour d'une
pensée formelle à base de
codes. Le développement des
nouvelles technologies
entraîne bien une florescence
de possibilités de
communication mais elles sont
plus que jamais dépendantes de
l'écrit :
la révolution ne
s'est pas faite dans le domaine
de la relation inter humaine.
D'ailleurs, dans ce
domaine-là, qu'est-ce qui
pourrait changer ? Je pense
qu'un autre discours pourrait
avoir des effets sur les
conditions de vie de tout un
chacun.
L'usage de la
lecture/écriture s'est
transformé petit à petit.
D'abord sous l'influence des
centres de formation, qui en
ont fini avec
l'alphabétisation et l'action
culturelle initiée en 1969
pour un public immigré dans la
perspective d'une croissance
économique. Cet usage
s'oriente vers les problèmes
de recrutement des cadres ou
ceux de la communication en
entreprise.
Être compétent
dans sa ”technique“ ne suffit
plus, il faut être lettré
(haut niveau de culture
générale), formateur soi-même
(transmettre son savoir) et
communicateur (diriger des
équipes). Bref, il faut être
pluridisciplinaire et
multifonctionnel. Le lobby de
l'homme complet est né.
Lorsque l'on
voit les difficultés
qu'entraînent, chez une
majorité de personnes (de tous
niveaux socioculturels), la
rédaction d'une lettre de
motivation, un compte rendu de
travail ou l'élaboration d'un
projet professionnel, on peut
se demander s'il n'y a pas un
énorme écart entre “savoir
écrire” et “écrire”.
En quoi la
lettre et ses règles
sont-elles systématiquement
écartées de ces discussions
sur l'illettrisme dans le
rapport du GPLI au profit de
l'écriture et de la lecture
prises comme support de la
culture ? Cette version
sociologique effleure le
problème sans parvenir à le
mettre à plat. Qu'est-ce que
la lettre, quelles sont ses
conditions de fonctionnement,
comment du sujet en est-il
traversé ou non, qu'est-ce qui
s'écrit et qu'est-ce qui se
lit ? Qu'est-ce que l'acte
d'écrire ? Qu'est-ce qui
permet un fonctionnement de la
lettre? Et cette question se
pose aussi dans des termes
mathématiques : qu'est-ce
qu'une fonction ?
Les ateliers
d'écriture se multiplient,
même les recteurs d'Académie
réclament une formation leur
permettant de rédiger des
rapports dignes d'intérêt (à
leurs propres yeux déjà).
Comment se fait-il que les
lettrés soient si peu doués
pour faire usage de la lettre
? Ferait-elle appel à un autre
registre que celui des
connaissances groupées sous le
terme de "culture générale",
tellement prisées par les
recruteurs de fonctionnaires...
Je pourrais
appeler le savoir sur la
lettre, un savoir de base...
2. La
présomption d'un défaut chez
l'Autre Une pensée formelle est
générée par l'école. Le
système scolaire s'édifie sur
des catégories de pensée,
avec des échelles de
compétences hiérarchisées et
des apprentissages à niveaux,
censés correspondre à un
développement psychique du
même acabit.
Car il faut
bien s'appuyer sur une
conception de l'être humain
(et de son évolution) pour
organiser autour de lui des
techniques de transmission,
d'appropriation et
d'évaluation des connaissances
et pour inventer des outils
qui constituent à eux seuls la
“marque” de l'Éducation
Nationale. Mais ce qui reste
“refoulé” - c'est à dire très
rarement remis en cause - ce
sont les choix premiers : le
choix de ce qui devient
nécessaire à apprendre, le
choix des habitudes enseignées
pour s'adapter à ce système.
Pour parler de la 2ème guerre
mondiale, y a-t-il un discours
“officiel”,
y a-t-il un point de vue
mondial, qui serve de
référence objective à toutes
les maisons de publication de
livres scolaires ? Les
théorèmes de mathématiques
trouvés par des chercheurs au
cours de leur vie ont-ils le
même sens lorsqu'ils sont
exposés au tableau, à la suite
d'un calcul, que lorsqu'ils
sont replacés dans le contexte
de leur trouvaille par un être
humain livré aux doutes et aux
turpitudes de la vie
quotidienne ?
Je discute
l'emploi du discours tel qu'il
est utilisé par l'école : le
langage est restreint à
sa valeur d'usage.
Le discours
actuel sur l'illettrisme
fonctionne de la même manière.
On nous explique que cette
situation rend difficile, pour
l'intéressé, l'exercice de ses
droits civiques, de sa
participation au développement
économique, social et
culturel, de sa liberté
d'expression, de circulation
et d'opinion ; mais la manière
dont on en parle présente
cette difficulté de faire
usage de sa citoyenneté comme
le fait d'une carence
individuelle, d'un ”défaut” de
compétence personnelle.
Les moyens mis
en place pour modifier la
donne ou simplement les
orientations choisies par les
professionnels de la recherche
sociale vont dans le sens
d'une redistribution du savoir
(“prévention auprès des
jeunes” : s'apercevoir des
problèmes plus tôt, oui mais
pour faire quoi ? Et surtout
de quel côté doit venir la
remise en question ?) ou d'un
remplissage de savoirs (il
faut “combler” les lacunes,
“rectifier” les projets
d'insertion, il faut commencer
par le “minimum” sans
prétendre à trop, il faut
“recadrer” ses ambitions dans
la “réalité” -celle des
travailleurs sociaux en
particulier). Je préfère
m'orienter vers une autre
production de savoir.
Ce discours,
qui traite l'apprentissage de
la lecture/écriture/calcul
comme un seul bloc, emprunte
son idéologie à une logique
des ensembles : l'organisation
du monde se fait avec des
relations d'inclusion et
d'exclusion, la position
qu'occupe -ou non- un élément
se lit sans ambivalence... Ce
monde est plat, peu sensible à
l'écriture hypertexte où
plusieurs points de vue
peuvent apparaître en même
temps.
La
Topologie, qui fait
valoir les relations de
voisinage et les variations
possibles dans les mises en
relation, se prête plus à
rendre compte de la fonction
de la lettre et de la
structure du savoir dont il
est ici question.
Le statut de
citoyen est un statut de
droit, la société se devant de
mettre en place le droit de
chacun d'en faire usage. Mais
la honte avec laquelle se
stigmatisent les situations de
l'illettré ou du chômeur vient
témoigner qu'ils manquent à
leur devoir de participer à la
reproduction du système social
de la collectivité. Par
contre, leur propre sentiment
de culpabilité vient leur
rappeler qu'ils manquent à
leur désir... qui, lui,
navigue dans la géométrie
élastique et tridimensionnelle
de la topologie.
Sans la valeur
d'échange, où il y a cette
nécessité d'en passer par
l'autre pour accéder à un
savoir individuel, le langage
est comme une peau de chagrin.
Avec l'acharnement pédagogique
où je m'efforcerais de faire
rentrer un peu de savoir dans
des têtes vides (ou trop
remplies), j'annule
l'Autre
dans cette dimension
médiatrice entre la pensée et
moi-même. Je transmets l'idée
maîtresse que la génération
spontanée existe, ce qui est
le comble pour un éducateur...
3. Faut-il
mieux "distribuer" les savoirs
? Les problèmes d'illettrisme
ont émergé comme problème
social quand l'alphabétisation
est arrivée à son apogée :
l'école est démocratisée,
accessible à tous. Ainsi
l'éducation pour tous, la
culture pour tous, est basée
sur une logique distributive
qui s'étaye sur la conception
d'un monde fermé et limité où
chaque élément est à sa place
(où je suis ta moitié
d'orange) et où ce qui est en
plus pour l'un est en moins
pour l'autre. Complémentarité
en est le maître mot.
La structure du
langage est responsable de
cette logique car il faut un
minimum de mots en commun pour
pouvoir se parler ! Ce
“minimum en commun” est étendu
le plus possible par le
discours social... Il faut un
minimum, mais quel est- il ?
N'obéit-il pas à des règles de
contingence ? Dès que l'on
prétend fonder les lois
autrement que par une
nécessité qui s'applique de
manière arbitraire, nous
sommes dans l'inhumain.
Cet arbitraire
des limites nécessaires est
trop complexe pour un discours
de maîtrise. Pourquoi un
enseignement pour les enfants,
les analphabètes ou les
illettrés doit-il commencer
par “le début” qui correspond
souvent aux mots courants,
puis aux petites phrases
simples grammaticalement, et
enfin aux messages plus
engagés (et engageants...)
vers une réflexion sur la vie
? Ces personnes n'ont-elles
pas eu accès de tout temps à
l'ambiguïté, à l'altérité de
la parole ? Des expressions
comme “peut-être” ou “bien
sûr” sont les premiers mots
maîtrisés par l'enfant... et
on insiste, dans l'Éducation
Nationale, dans la Formation,
pour reprendre au début
l'initiation à la langue
française, à proposer des
“remises à niveau” sans
préciser ce qu'entend chaque
association par “niveau” (si
elle ne s'appuie pas d'office
sur ceux de l'école). Cela est
soutenu par l'idéologie que
l'homme maîtrise le langage
et les pensées. Il
s'introduit dans la langue par
une succession de phases
déterminées et tour à tour
dominées. Mais c'est le
langage qui traverse l'homme,
dans n'importe quel sens. Et
c'est grâce à ce qui déborde
de sa conscience et de sa
volonté, manque, dégénère,
surprend, qu'un enseignement
prend corps, qu'une rencontre
a des effets pédagogiques,
thérapeutiques, sociaux...
Tout savoir
arrive de surcroît et fait appel
à la logique du
supplémentaire.
Face à ce qui
lui échappe et qui, en même
temps le constitue, l'homme
brode de la signification, il
s'invente des raisons, élabore
une histoire comme s'il
l'avait “vécue”, il gagne
imaginaire-ment du terrain.
“De ce que l'autre, dans son
étrangeté, peut nous révéler à
nous même “ (Nicolas
Philibert), nous n'en savons
rien, semblent répéter les
illettrés... D'ailleurs, qui
les écoutent ? Ceux qui ne
sont pas dans cette situation
d'illettrisme ont tout à
apprendre sur la fonction de
l'écrit chez l'homme car entre
“ lettré” et “ illettré” il
n'y a qu'une barrière
arbitraire; arbitraire mais
immuable; il y a ce "il",
marquant l'empreinte de
l'ordre symbolique. Et ceci
concerne aussi bien les
enseignants que les
apprenants.
Christine Chanvin
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