Quand l'avenir est incertain, rien de tel que de se
raccrocher au passé. Alors que des lycéens battent le
pavé pour que rien ne bouge, des seniors commémorent
Mai 68 façon anciens combattants. L'International
Herald Tribune (daté du 30 avril) s'en amuse, qui
relève les querelles bien hexagonales sur l'héritage
des barricades. De simples "événements" ou un
"mouvement" ? Une "révolution sociale"
ou un coup d'épée dans l'eau ? Manières de voir qui
déclenchent, pour le quotidien, "une absurdité à la
mode" : celle de commémorer à tout-va en demandant
à Sonia Rykiel ou Agnès B. leur avis, voire, pour le
joaillier Jean Dinh Van, en rééditant un
pavé-pendentif en argent pour fêter "quarante ans
de liberté".
"Jouir sans entraves", effectivement, qu'ils
disaient. Remarquez, on le chantait aussi ailleurs
qu'en France, et pas forcément moins bruyamment.
C'était dans l'air du temps. Certains, avec recul,
objecteront que ce "droit à jouir", au-delà de
sa seule connotation sexuelle, remontait à bien plus
longtemps : quelque part au tournant des dix-huit et
dix-neuvième siècles, quand émergèrent les sociétés
individualistes et le principe de plaisir. N'empêche.
Les années 1960 et les baby-boomers ont sacralisé
l'idéal de jouissance généralisée. Et banalisé son
discours.
Quelques années après, et le marché aidant, c'en est
même devenu comme un impératif, une injonction.
L'individu hypermoderne, qui baigne dans le toujours
plus et les excès, est sommé de jouir. A tout prix. De
tout, de rien. De son bonheur, et parfois même, pour
s'en sortir, de son malheur. De sorte que, presque à
son corps défendant, il en redemande, tout excité
qu'il est à désirer, mais pas seulement : à se
satisfaire, à consommer. On peut l'accepter, le
déplorer, le combattre, l'hypermoderne vit dans le
règne de la plus-value et de la montée de l'excitation
qui accompagne cette quête de la plus-value.
Le psychanalyste Charles Melman l'a décrypté, qui,
dans un livre d'entretiens avec l'ancien président de
l'Association freudienne internationale, Jean-Pierre
Lebrun, a brossé un portrait de l'homme occidental de
ce début de siècle (L'Homme sans gravité,
Denoël, 2002) : "Sans boussole, sans lest,
affranchi du refoulement, moins citoyen que
consommateur, un "homme sans gravité", produit d'une
société libérale aujourd'hui triomphante." Il en
résulterait, selon le psychanalyste, une "nouvelle
économie psychique", passés que nous sommes
"d'une culture fondée sur le refoulement des désirs,
et donc des névroses, à une autre qui recommande leur
libre expression". La "santé mentale"
relèverait donc aujourd'hui "d'une harmonie non
plus avec l'idéal mais avec un objet de satisfaction".
On ajoutera "immédiate". Vouloir tout, tout de
suite, ici et maintenant, en abondance.
Et, sur ce registre, on entrevoit les dégâts quand la
satisfaction n'y est pas - ce qui, somme toute, est
assez souvent le cas. Le philosophe Paul-Laurent
Assoun prévient d'ailleurs (in L'Individu
hypermoderne, Erès, 2005) : "Qu'on ne s'y
trompe pas : le discours de l'excès signe
régulièrement un "peine-à-jouir"." Dans la
civilisation marketing, qui oriente nos pulsions sur
tout un tas d'objets de jouissance (un service, un
produit, une promotion), le pousse-à-la-jouissance
pousse inéluctablement à la frustration.
Tout cela donne les états dépressifs (et la
consommation d'antidépresseurs) que l'on sait. Et,
comme rien ne se perd, cela donne aussi, en marketing,
cette nouvelle veine des marchés dits de la
"compensation émotionnelle". Cette tendance qui
nous fait, par exemple, téléphoner ou envoyer des SMS
pour ne rien dire, si ce n'est... nos frustrations.
Jean-Michel Dumay