Ne l’oublions plus, « l’achèvement est une
limite » (Aristote), et l’accomplissement parfait une
conclusion définitive. Le temps du monde fini s’achève et, à
défaut d’être astronome ou géophysicien, l’être humain ne
comprendra rien à la soudaine mondialisation de l’histoire
sans faire retour à la physique et à la réalité du moment.
Prétendre, comme c’est désormais le cas, que le terme de
mondialisme illustre le succès de la libre entreprise sur le
collectivisme totalitaire, c’est ne rien comprendre à
l’actuelle perte des distances de temps et à l’incessant
feed-back, au télescopage des activités
industrielles ou postindustrielles.
Comment imaginer la mutation informationnelle si nous en
restons à une approche idéologique, alors qu’il faudrait
justement relancer, de toute urgence, une approche
géostratégique pour découvrir l’ampleur du phénomène en
cours ? Et cela, pour revenir à la Terre, non pas au sens
vieux du sol nourricier, mais bien à celui de l’astre
céleste et unique que nous occupons... Revenir au monde, à
ses dimensions et à leur perte prochaine dans
l’accélération, non plus de l’histoire = qui vient de perdre
le temps local, sa base concrète = mais à l’accélération de
la réalité elle-même, avec l’importance nouvelle de ce temps
mondial dont l’instantanéité efface définitivement la
réalité des distances, de ces intervalles géographiques qui
organisaient, hier encore, la politique des nations et leurs
coalitions, et dont la guerre froide a manifesté
l’importance, à l’époque de la politique des blocs
Est/Ouest.
Physique et métaphysique, depuis Aristote ces deux termes
sont philosophiquement entendus et compris, mais que dire de
géophysique et métagéophysique ? Le doute subsiste sur le
sens de ce dernier mot, alors même que la réalité des faits
ne cesse d’illustrer la perte du fondement géographique des
continents, au bénéfice des télécontinents et d’une
communication mondiale devenue quasi instantanée...
Après l’importance politique extrême de la géophysique du
globe sur l’histoire de sociétés qui étaient moins séparées
par leurs frontières nationales que par les délais et les
distances de la communication d’un point à un autre, vient
de se révéler, depuis peu, l’importance transpolitique de
cette sorte de métagéophysique que représente pour nous
l’interactivité quasi cybernétique du monde contemporain.
Puisque toute présence n’est présente qu’à distance, la
téléprésence de l’ère de la mondialisation des échanges ne
saurait s’installer que dans l’écartement le plus vaste qui
soit. Écartement qui s’étend désormais aux antipodes du
globe, d’une rive à l’autre de la réalité présente, mais
d’une réalité métagéophysique qui ajuste étroitement les
télécontinents d’une réalité virtuelle qui accapare
l’essentiel de l’activité économique des nations, et,
a contrario, désintègre des cultures
précisément situées dans l’espace physique du globe.
A défaut d’une fin de l’histoire, c’est donc bien à la fin
de la géographie que nous assistons. Là où les anciennes
distances de temps produisaient, jusqu’à la révolution des
transports du siècle dernier, l’éloignement propice des
diverses sociétés, à l’ère de la révolution des
transmissions qui commence le continuel
feed-back des activités humaines engendre l’invisible
menace d’un accident de cette interactivité généralisée,
dont le krach boursier pourrait être le symptôme.
Une anecdote particulièrement significative illustrera ce
propos : depuis peu, ou plus exactement, depuis le début de
la décennie 90, pour le Pentagone, la géostratégie retourne
le globe comme un gant ! En effet, pour les responsables
militaires américains, le global c’est l’intérieur d’un
monde fini, dont la finitude même pose des problèmes
logistiques nombreux... Et le local, c’est l’extérieur, la
périphérie, pour ne pas dire la grande banlieue de la
planète !
Ainsi, pour l’état-major des forces armées des États-unis,
les pépins ne sont plus à l’intérieur des pommes, ni les
quartiers au centre de l’orange : l’écorce est retournée,
l’extérieur ce n’est plus seulement la peau, la surface de
la Terre, c’est tout ce qui est in situ,
précisément localisé ici ou là.
Partout et maintenant
La voilà la grande mutation globalitaire, celle qui
extravertit la localité - toute localité - et qui déporte
non plus des personnes, des populations entières, comme
hier, mais leur lieu de vie et de subsistance économique.
Délocalisation globale qui affecte la nature même de
l’identité, non plus seulement « nationale » mais
« sociale », remettant en cause non pas tant l’Etat-nation
que la ville, la géopolitique des nations.
« Pour la première fois, déclarait le
président des États-unis, William Clinton,
il n’y a plus de différence entre la politique intérieure et
la politique étrangère. »
Plus de distinction entre le « dehors » et le
« dedans » certes, à
l’exception toutefois, du
retournement topologique
opéré
précédemment par le Pentagone et le département d’État ! En
fait, la formule du président américain introduit
historiquement la nouvelle dimension métapolitique d’un
pouvoir devenu global et accrédite la venue d’une politique
intérieure qui serait traitée comme l’était naguère la
politique extérieure.
La ville réelle, localement située et qui donnait jusqu’à
son nom à la politique des nations, cède sa primauté à la
ville virtuelle, cette « métacité » déterritorialisée qui
deviendrait ainsi le siège de cette métropolitique dont le
caractère
totalitaire,
ou plutôt
globalitaire, n’échappera à personne.
Nous l’avions sans doute oublié, à côté de la richesse et de
son accumulation, il y a la vitesse et sa concentration,
sans lesquelles la centralisation des pouvoirs qui se sont
succédé au cours de l’histoire, n’aurait tout simplement pas
eu lieu : pouvoir féodal et monarchique ou pouvoir de l’État
national contemporain, pour lesquels l’accélération des
transports et des transmissions facilitait le gouvernement
des populations.
Avec la nouvelle mondialisation des échanges, la cité
revient au premier plan. Forme historique majeure de
l’humanité, la métropole concentre la vitalité des nations
du globe. Mais cette cité locale n’est déjà plus qu’un
quartier, un arrondissement parmi d’autres de l’invisible « métacité
mondiale » dont « le centre est partout et
la circonférence nulle part » (Pascal).
Hypercentre virtuel, dont les villes réelles ne sont jamais
que la périphérie, ce phénomène accentuant encore, après la
désertification de l’espace rural, le déclin de villes
moyennes, incapables de résister longtemps à l’attraction de
métropoles disposant de l’intégralité des équipements de
télécommunications, comme des liaisons terrestres ou
aériennes à grande vitesse.
Phénomène métropolitique d’une hyperconcentration humaine
catastrophique qui vient à supprimer progressivement
l’urgence d’une véritable géopolitique des populations
autrefois harmonieusement réparties sur l’ensemble de leurs
territoires.
Pour illustrer les conséquences récentes des
télécommunications personnelles sur la politique municipale,
une autre anecdote : depuis la soudaine prolifération des
téléphones portables, la police du district de Los Angeles
se trouve devant un nouveau type de difficulté. Alors que,
jusqu’à présent, les divers trafics de drogue se trouvaient
précisément situés dans quelques quartiers contrôlables par
les brigades de la lutte antinarcotique, ces dernières se
sont trouvées fort dépourvues devant le caractère aléatoire
et foncièrement délocalisé de la rencontre de dealers et de
consommateurs disposant de liaisons téléphoniques mobiles,
pour se retrouver ici ou là, quelque part, n’importe où...
Un même phénomène technique facilitant à la fois la
concentration métropolitaine et la dispersion des risques
majeurs, il fallait y songer pour promouvoir demain, en tout
cas très bientôt, un contrôle cybernétique approprié aux
réseaux personnels... D’où la fuite en avant d’Internet,
réseau militaire récemment « civilisé ».
En fait, plus les distances de temps s’abolissent et plus
l’image de l’espace se dilate :
« On dirait qu’une explosion a eu lieu
sur toute la planète. Le moindre recoin se trouve
tiré de l’ombre par une lumière crue »,
écrivait Ernst
Jünger, à propos de cette illumination qui éclaire la
réalité du monde. La venue du live, du
« direct », provoquée par la mise en oeuvre de la vitesse
des ondes, transforme l’ancienne « télévision » en une
grande optique planétaire.
Avec CNN et ses divers avatars, la télévision cède la place
à la télésurveillance. Phénomène sécuritaire de contrôle
médiatique de la vie des nations, cette soudaine
focalisation annonce l’aube d’une journée particulière
échappant totalement à l’alternance diurne-nocturne qui
avait jusqu’ici structuré l’histoire. Avec ce faux jour
produit par l’illumination des télécommunications, se lève
un soleil d’artifice, un éclairage de secours qui inaugure
un temps nouveau - temps mondial où la simultanéité des
actions devrait bientôt l’emporter sur leur classique
successivité.
La continuité visuelle (audiovisuelle) remplaçant
progressivement la perte d’importance de la
contiguïté territoriale des nations,
les frontières politiques allaient elles-mêmes se déplacer
de l’espace réel de la géopolitique, au temps réel de la
chronopolitique de la transmission de l’image et du son.
Deux aspects complémentaires de la mondialisation sont donc
à prendre en compte désormais : d’une part, l’extrême
réduction des distances résultant de la compression
temporelle des transports comme des transmissions ; d’autre
part, la généralisation en cours de la télésurveillance.
Vision d’un monde constamment « téléprésent », 24 heures sur
24 et 7 jours sur 7, grâce à l’artifice de cette optique
transhorizon qui donne à voir ce qui était naguère hors de
vue. « Toute image a un destin de
grandissement », déclarait Gaston Bachelard. Ce destin
des images, c’est la science, la techno-science de l’optique
qui l’assume. Hier, avec le télescope et le microscope ;
demain, avec cette télésurveillance domestique qui
surpassera les dimensions proprement militaires du
phénomène. En effet, l’épuisement de l’importance politique
de l’étendue, issue de la pollution inaperçue de la grandeur
nature du globe terrestre par l’accélération, exige
l’invention d’une grande optique de substitution.
Optique active (ondulatoire) qui vient à renouveler de fond
en comble l’usage de l’optique passive
(géométrique) de l’ère de la lunette de Galilée. Et
cela, comme si la perte de la ligne d’horizon de la
perspective géographique nécessitait impérativement la mise
en oeuvre d’un horizon de substitution.
« Horizon artificiel » d’un écran ou d’un moniteur
susceptible d’afficher en permanence la prépondérance
nouvelle de la perspective médiatique sur celle, immédiate,
de l’espace. Le relief de l’événement « téléprésent »
prenant, dès lors, le pas sur les trois dimensions du volume
des objets ou des lieux, ici présents.
On comprend mieux ainsi la soudaine multiplication des
« grands luminaires » : ces satellites d’observation
météorologique ou militaire. La mise en orbite répétée de
satellites de transmission, la généralisation de la
vidéosurveillance métropolitaine, ou encore le développement
récent des live cams sur le réseau
Internet. Tout cela contribuant, comme nous l’avons vu
précédemment, à
l’inversion des notions habituelles
d’intérieur et d’extérieur.
Finalement, cette visualisation généralisée est l’aspect le
plus marquant de ce que l’on dénomme la virtualisation. La
fameuse « réalité virtuelle », ce n’est pas tellement la
navigation coutumière dans le cyberespace des réseaux, c’est
d’abord l’amplification de l’épaisseur optique des
apparences du monde réel. Amplification qui tente de
compenser la contraction tellurique des distances provoquée
par la compression temporelle des télécommunications
instantanées.
Dans un monde de téléprésence obligée qui submerge la
présence immédiate des uns et des autres (dans le commerce
ou le travail...) la « télévision » ne peut plus être ce
qu’elle était depuis un demi-siècle : lieu de divertissement
ou de promotion culturelle, elle doit d’abord donner le jour
au temps mondial des échanges, à cette vision virtuelle qui
supplante celle du monde réel qui nous entoure.
La grande optique transhorizon est donc le lieu de toute « virtualisation »
(stratégique, économique ou politique...). Sans elle, le
développement du globalitarisme, qui s’apprête à renouveler
les totalitarismes du passé, serait inefficace.
Pour donner du relief, de l’épaisseur optique à la
mondialisation, il faut non seulement se brancher sur les
réseaux cybernétiques, mais surtout dédoubler la réalité du
monde. A l’instar de la stéréophonie et de la stéréoscopie
qui distinguent la gauche et la droite pour faciliter la
perception du relief audio et visuel, il faut à tout prix
réaliser la rupture de la réalité première en élaborant une
stéréo-réalité composée, d’une part, de la réalité actuelle
des apparences immédiates et, d’autre part, de la réalité
virtuelle des trans-apparences médiatiques.
C’est seulement lorsque cet « effet de réel » sera
popularisé et banalisé que l’on pourra effectivement parler
de mondialisation. Parvenir enfin à « mettre en lumière » un
monde surexposé et sans angles morts, sans « zones d’ombre »
- à l’exemple de la microvidéo qui remplace à la fois les
phares de recul et les rétroviseurs des automobiles -, voilà
l’objectif des techniques de la vision synthétique.
Puisque toute image vaut mieux qu’un long discours, le
dessein des multimédias est de muter notre vieille
télévision en une sorte de télescopie domestique, pour voir,
prévoir le monde qui vient, à l’exemple de ce qui s’opère
déjà avec la météorologie. Faire de l’écran l’ultime
fenêtre, mais une fenêtre qui permettrait moins de recevoir
des données que d’apercevoir l’horizon de la mondialisation,
l’espace de sa virtualisation accélérée...
La
machine panoptique
Prenons un exemple pratique, largement mésestimé : celui des
live cameras, ces capteurs vidéo
installés un peu partout dans le monde et accessibles
uniquement sur Internet. Apparemment anecdotique et futile,
le phénomène se répand cependant dans toutes les régions de
pays de plus en plus nombreux : de la baie de San Francisco
au mur des Lamentations à Jérusalem, en passant par
l’intérieur des bureaux ou des appartements de quelques
exhibitionnistes, la caméra-direct permet de découvrir en
temps réel ce qui se produit à l’autre bout de la planète, à
l’instant même. Ici, l’ordinateur n’est plus seulement une
machine à consulter des informations, mais une machine de
vision automatique opérant dans l’espace d’une réalité
géographique intégralement virtualisée.
Certains adeptes d’Internet n’hésitant même plus à vivre en
direct, internés dans les circuits fermés de la Toile, ils
offrent leur intimité à l’attention de tous. Figures d’un
voyeurisme universel, cette introspection collectiviste est
appelée à se répandre prochainement, à la vitesse du marché
unique de la publicité universelle qui s’annonce.
Simple « réclame d’un produit industriel ou artisanal » au
XIXe siècle, suscitant des désirs au XXe , la « publicité »
s’apprête à devenir, au XXIe siècle, pure « communication »,
exigeant, par là même, le déploiement d’un espace
publicitaire aux dimensions de l’horizon de visibilité du
globe. Ne se satisfaisant nullement de l’affichage
classique, ni de la coupure de programmes radiophoniques ou
télévisuels, la publicité globale exige encore d’imposer son
« environnement » à la contemplation d’une foule de
téléspectateurs devenus entre-temps « téléacteurs » et
surtout téléacheteurs.
Toujours sur Internet, certaines cités oubliées des
touristes vantent leurs mérites et des hôtels alpestres la
beauté de leurs panoramas. Des artistes du
land art s’apprêtent à équiper leurs oeuvres de
multiples caméras Web. Enfin, on peut aussi voyager par
substitution : faire le tour de l’Amérique, visiter le
Japon, Hongkong et même une station antarctique dans sa nuit
polaire...
Malgré la faible qualité optique de ce support, le
« direct » est devenu un instrument de promotion qui dirige
le regard de tous vers des points de vue privilégiés. Rien
n’arrive, tout se passe. L’optique électronique devient le
« moteur de recherche » d’une prévision mondialisée.
Si jadis, avec la fameuse « longue- vue », il s’agissait
seulement d’observer par-delà la ligne d’horizon ce qui
surgissait d’inattendu, actuellement, il s’agit d’apercevoir
ce qui se passe aux antipodes, sur la face cachée de la
Terre. Ainsi, sans l’assistance de l’« horizon artificiel » du multimédia, pas de navigation possible dans
l’éther électronique de la mondialisation.
Membre fantôme, la Terre ne s’étend plus à
perte de vue, elle se donne à voir sous toutes ses faces
dans l’étrange lucarne. La soudaine multiplication des
points de vue n’est donc que l’effet d’annonce de la toute
dernière globalisation : celle du regard, de l’oeil unique
du cyclope qui gouverne la caverne, cette boîte noire qui
dissimule de plus en plus mal le grand soir de l’histoire,
une histoire victime du
syndrome de l’accomplissement total.