Le livre de Charley
Supper, "Illettrisme
et sexuation"
(édité par l’auteur) est
une contribution
radicale à l’analyse de
l’illettrisme. Il
distingue l’illettrisme
que l’on confond souvent
avec l’analphabétisme,
le retard scolaire,
l’arriération mentale,
la dyslexie, le mutisme,
l’autisme et
l’appellation “B4” de
l’ANPE qui se réfère aux
immigrés qui n’ont pas
acquis la langue de la
France.
Voici l’approche de
Charley Supper qu’il
affiche
dés le
début du livre :
« L’illettrisme, nous
allons tenter d’en
approcher les symptômes
dont nous affirmons
qu’ils ont pour base une
non-inscription, un
non-enregistrement de la
sexuation symbolique »
(8).
Cet illettrisme permet à
Charley Supper de parler
aussi d’un autre
classement des
pathologies à propos de
l’éventail des
pathologies
administratives.
Pathologies qui sont le
fait du discours de
l’administration
sociale. La recherche
génétique des causes de
l’autisme, sponsorisée
en Italie par une
multinationale
pharmaceutique, se range
ainsi parmi ces
créations
administratives. Chaque
détail de la vie est
traité socialement comme
une pathologie à soigner
avec des substances : ce
qui est très bien rendu
par le titre d’un livre
récent de Thomas Szasz,
Pharmacratie.

Christiane
Apprieux,
"Corpo
in
gloria",
2007
|
L’approche de Charley
Supper est
intellectuelle, il ne
cherche pas le remède
chimique à l’absence
d’intellectualité. Il
procède de la leçon de
Lacan et de sa formation
de psychanalyste avec le
groupe de Jean-Michel
Vappereau. Il est donc
un psychanalyste
topologue, en
particulier de la
topologie du nœud, et à
cause de ça son ouvrage
porte en sous-titre :
"Pour une nouvelle
logique du nouage”.
Il faudra approcher la
théorie de l’inscription
et de la
non-inscription, et
aussi la théorie de
l’enregistrement et du
non-enregistrement. Nous
y reviendrons.
Charley Supper fait une
distinction entre
sexualité, sur le mode
binaire et sexuation,
sur le mode ternaire. En
fait, nous pouvons aussi
distinguer entre
sexualité et érotisme,
en réservant le binaire
et la linéarité - c’est
à dire la circularité -
à l’érotisme.
La sexualité,
terme inventé par Freud
(avant il y avait
seulement la sensualité)
est trop intellectuel
pour le ranger presque à
côté du fantasme.
Mais la distinction
faite par Charley Supper
reste et indique surtout
la distinction entre les
modes de fonctionnement
binaires et ternaires.
Charles Sanders Peirce
était aussi sur cette
piste et il a donné une
grande contribution à la
tripartition du signe.
Voici l’importance du
« trois » pour Charley
Supper : « Le trinitaire
donne accès au Tout qui
est dans chaque partie »
(107). Aussi le tout
comme pléonasme, comme
partie du rien.
Approchons le sens de la
recherche de l’auteur.
« Ce qui est écrit,
l’illettré n’y a pas
accès parce que lire,
s’est se lire et
que pour se lire, il
faut s’être répertorié
dans le catalogue du
sexué, ce qui signifie
autre chose que d’être
inscrit dans un sexe ou
dans l’autre, le bon et
le pas bon » (10).
Comment lire ? Comment
se lire ? Ou bien,
comment lire son propre
cas ? Il faut que les
choses s’écrivent : ceci
est le catalogue (avec
son paradoxe) du sexué.
Le sexué est ce qui de
l’expérience s’écrit de
façon indestructible,
ineffaçable, au niveau
même de l’inconscient.
Telle est la trace
originaire, qui n’est
pas la trace d’origine
perdue et à retrouver.
Pas le rêve de la trace
mnésique. Pas de méta
mémoire.
Curieux que l’accès à
l’écrit passe par
l’écriture, telle est
l’inscription. Tandis
que l’inscription sans
écriture serait un
scellé mystique ou
simplement gnostique,
que certains auraient et
d’autres pas.
Nous pouvons dire qu’il
y a inscription
syntaxique, et c’est le
registre auquel se
réfère Charley Supper ;
mais il y a aussi
inscription phrastique
et inscription
pragmatique.
Le ternaire auquel fait
référence Charley Supper
est aussi celui de la
tripartition
fonctionnelle du signe :
fonction de refoulement,
fonction de résistance
et fonction temporelle.
Fonction du zéro,
fonction du un et
fonction de
l’intervalle.
Plus qu’être répertorié
dans le catalogue du
sexué, il est question
de l’instauration de
l’écriture syntaxique.
Certes, nous pouvons
prendre la trinité :
“nom, signifiant,
Autre” ; ou la trinité
“zéro, un, intervalle” ;
ou encore celle que
Charley Supper, tout
comme nous, ne récuse
pas à employer, “Père,
Fils et Saint Esprit”
pour dire que tel
registre est celui de la
sexuation. C’est en ce
sens que Charley Supper
écrit qu’il n’est pas
question de s’inscrire
dans un sexe ou dans
l’autre. Il n’est pas
question de se ranger
entre papa et maman,
sans l’Esprit, ce qui
serait une formulation
de l’absence de rapport
sexuel, énoncée en clair
par Lacan. Il n’est pas
question de s’inscrire
dans une case de l’ordre
phallique global.
L’inscription advient
sans opposition ni
adhésion au système
binaire, mais vient
droit de la croyance
dans l’existence de
l’arbre de la
connaissance du bien et
du mal.
Nous lisons autrement ce
que Charley Supper
énonce avec les acquis
intellectuels de Lacan
et de Vappereau.
Être répertorié ou ne
pas l’être ? Quel est ce
répertoire sans rapport
à l’être, sans plus
d’ontologie ? Comment
fonctionne-t-il ce
répertoire syntaxique ?
Selon le mode de la
fonction du refoulement.
Et donc un acte ne peut
pas garantir un autre
acte : un enregistrement
est presque un trait
d’écriture syntaxique,
et il n’est pas garantie
en soi.
La question n’est pas
d’avoir accès à la
lecture parce que
l’accès est un aspect de
la fonction du
non-de-l'avoir.
Le refoulement seul en
est l’accès. Ou bien le
zéro, le nom, le père
fonctionnent dans la
parole ou alors
s’instaure la croyance
d’avoir ou pas l’accès,
et aussi d’être ou ne
pas être. Question
d’autorité et non
d’autorisation, qui vire
toujours sur la piste du
tore, celle d’un
certain ordre rotatoire.
Le non-enregistré selon
Charley Supper est pour
nous une tentative de
supprimer la fonction de
refoulement au bénéfice
du nom du nom, du zéro
du zéro, du père du
père. Métanom, métazéro,
métapère : aspects de la
croyance dans le
métalangage. Dans la
mathématique cela donne
la croyance dans le
métalangage, aujourd’hui
enseigné en Italie, à
partir de la chair qui
était celle de Péano à
Turin. La sexuation a
l’allure de l’ordre
symbolique, qu’il soit
du père ou de la mère.
Dans la proposition
théorique de Charley
Supper la sexuation fait
nœud, et pas n’importe
lequel, mais celui du
nœud borroméen qui a
tant tracassé Jacques
Lacan.
Oui, la sexuation
ternaire de Charley
Supper ne se refait pas
sous les aspects de deux
ordres symboliques
complémentaires, tels
qu’ils se présentent en
psychologie comme le
masculin et le féminin.
Il y a l’exigence dans
le texte de Charley
Supper que quelque chose
tienne et que la vie ne
soit pas la longue
glissade d’une
métonymie. Il faut que
la fonction fonctionne !
Et pas seulement celle
du refoulement. Il faut
aussi que l’écriture
phrastique fonctionne et
au croisement de ces
deux écritures il faut
l’écriture pragmatique,
qui est l’autre face
d’une logique non
analogique (20). C’est à
cette logique, qui est
une topologie
lacanienne, que fait
référence Charley
Supper. Peut-être que la
topologie répond à une
impasse dans la lecture
du simple élément “A”.
La “lettre”. Charley
Supper s’interroge sur
la fonction symbolique
de “A” (20) et il fait
une tripartition de la
lettre selon les trois
registres de Lacan, et
donc : lettre
imaginaire, lettre
symbolique, lettre
réelle.
En particulier, Charley
Supper écrit : « il y a
dans le cas du
fonctionnement de la
lettre une nécessité de
faire référence à une
négation pour la faire
apparaître.
C’est cette négation (ou
place vide) qui tient le
chaînage de la liste du
catalogue comme
cohérent » (21).
Il n’y a pas dans le
texte de Charley Supper
une théorie explicite du
non-A : un signifiant
refoulé revient comme
nom adjacent à un autre
signifiant. L’impossible
topologie du
refoulement, qui
s’appelle topologie
du sujet depuis
Jean-Michel Vappereau,
découvre le vide comme
ce qui tient (23). Le
vide symbolique ? Le
zéro, qui vient de
l’arabe sifr,
traduction de l’indien
sunya,
c’est-à-dire le vide,
bien qu’aujourd’hui en
Inde il ait pris aussi
la signification de
zéro.
Notre hypothèse est la
suivante : il semble que
l’approche topologique
cherche une voie pour
obtenir un bout de réel qui
n’a plus rien à voir avec la
circularité du sujet, ce que
Lacan appelle un certain
ordre rotatoire, propre
aussi à la chaîne
signifiante. En fait Lacan a
cherché à s’en sortir en
multipliant par trois, et
puis par quatre, l’ordre
rotatoire, bien que d’une
façon plus difficilement
représentable. Mais il n’y a
pas d’échappatoire à la
fonction du vide qui opère
dans le zéro et même le
chiffre (zéro et chiffre ont
la même étymologie). Il n’y
a pas d’accès de l’accès,
hypothèse maintenue par la
notion lacanienne de
forclusion. Ceci dit, et
cela étant notre hypothèse,
nous avons choisi de faire
une grande partie de lecture
de l’itinéraire topologique
en psychanalyse, qui tient
asymptotiquement à la
question de vie. La
topologie n’est pas égarée
comme la plupart des
disciplines humanistiques ou
scientifiques. Elle n’est
pas à côté de la plaque :
elle fourni la topologie de
la plaque et de l’interface
avec le vide et ce qu’il y a
derrière : le
souvenir-écran... En
d’autres termes, nous lisons
la topologie comme une
logique mathématique non
analogique (23), sans
pourtant en faire tout
bonnement une logique de
vie. Il y aurait donc ce
qu’en topologie même on
appelle une homologie.
Alors, nous pouvons
maintenant écrire
l’énonciation de Charley
Supper : « L’illettré ne
veut pas de la féminité
symbolique » en d’autres
termes : « L’illettré ne
veut pas du refoulement ».
C’est un cas de refoulement
du refoulement. Masculin et
féminin sont pour nous des
masques dans le carnaval de
la vie.
Nous
n’avons pas besoin de lire
autrement la formulation
suivante de Charley Supper :
« L’illettré reste dans la
métonymie du sens à quoi
aucune métaphore ne vient
faire butée » (26). En ce
sens le déchiffrage est un
ratage du chiffre. Sans le
zéro, l’illettré tente de
déchiffrer un texte, sans
espoir. Lire n’est pas
déchiffrer. Mais pour la
gnose, enseignée à
l’université comme théorie
de la connaissance, oui ! En
quel sens ? Lorsque le
névrosé ou le psychotique
(c’est-à-dire tout le monde)
causent, il en ressort une
cosmogonie à partir de
chaque détail. Le verbiage
du nom du nom, cela même
pour ceux qui ont accès à
l’Autre de l’écriture et de
la lecture. Entre un
illettré et un lettré, entre
un bon causeur et un bègue,
la vérité n’est pas encore
en jeu ; et c’est seulement
à partir de l’instauration
de la fonction du
refoulement que des témoins
peuvent risquer de faire une
légation, comme le faisait
le secrétaire florentin,
Niccolò Machiavelli. L’abord
topologique se présente
comme intéressant là où
l’analyse de la recherche du
Tout révèle l’obligation de
sacrifier ce qui fait trou
imaginaire (“lui-même chez
l’illettré”, p. 28). Il est
comme la sentinelle de
l’impossibilité de vider le
vide, de refouler le
refoulement. Charley Supper
emmène son analyse de
l’illettrisme jusqu’au
nazisme, et au-delà
jusqu’aux tenants de la
planète globale. Il y a dans
l’écran de la survie - qui
s’appelle discours de la
mort - une identité de
substance qui se retrouve
dans les événements les plus
disparates.
La logique non-analogique de
Charley Supper rejoint la
logique chiastique (mot
composé entre chiasme et
Christ du théologien
Christian Pagano), quand il
dit : « La nécessité du
registre symbolique fait de
l’abord de la langue un
système sexué, c’est-à-dire
trinitaire n’en déplaise à
ceux qui sont allergiques à
l’Esprit Saint » (30).
Logique ironique comme celle
de Paul : en Christ il n’y a
plus d’homme et de femme, de
gentil et de juif. Non
“homme ou femme”
(c’est-à-dire sexué !)”
(31). Le nœud borroméen,
Charley Supper l’utilise
pour s’engager hors du
binaire en donnant la
primauté au qualitatif et
non plus au pur quantitatif
(31). Mais le péril est
alors de se retrouver avec
un impure quantitatif.
Nuances. Du deux au chiffre
la quantité devient qualité,
cependant que le
hors-binaire peut se révéler
être un dedans ; alors même
que dedans/dehors
apparaissent comme les deux
figures de l’ouverture. Du
travail des coupures sur le
nœud borroméen, Charley
Supper tire des implications
pragmatiques -
particulièrement en ce qui
concerne la coupure
signifiante – implications
qui visent le fonctionnement
du nom plus que la division
du signifiant de lui-même.
Pour l’essentiel nous nous
trouvons dans une homologie
de structure : « il y a
similitude de fonctionnalité
entre la coupure
mathématique et la coupure
signifiante » (42). Il y a
encore le “comme” qui se
trouve dans la célèbre
formule de Lacan :
« l’inconscient est
structuré comme un
langage ». Nous ne sommes
pas encore à l’identité
déclarée. « La dérive du
discours social est ici
directement mise en cause
dans le problème de
l’illettrisme » (45). « Mais
n’oublions pas que la
critique ne fait que
renforcer ce à quoi elle
s’attaque et continuons
plutôt notre labeur » (46).
Voilà, c’est le labeur de
Charley Supper qui nous
intéresse : sa logique et sa
politique, comme chez Dante,
c’est l’autre voyage qui
compte et non la bête qui
semble l’empêcher.
Charley Supper est dans un
itinéraire peu battu par la
multitude. Si Peirce avait
la sensation d’écrire
seulement pour le correcteur
d’épreuves, Supper a
l’impression d’écrire dans
le désert (46).
Voici
des définitions de
l’illettré venant d’une
clinique de l’écoute.
« L’illettré est dans
l’éros, il collectionne, il
entasse, il veut rassembler
pour pouvoir commander aux
choses » (46). « L’illettré
veut voir les choses » (47).
« L’illettré essaye de vivre
hors des limites symboliques
refusant ainsi l’Autre de la
lecture ! » (47).
« L’absence de l’inscription
symbolique comporte
l’inscription sur le corps,
qui devient support
imaginaire de toute marque
non symbolisée » (48). Le
tatouage comme emblème
d’appartenance. Une pratique
addictive entre d’autres :
l’alcoolisme, la boulimie...
Voilà ce qui pour nous est
une formulation très
intéressante du
refoulement : « Il y a là
une place absente de la
représentation, vide à
jamais et opérante de ce
qu’aucune marque ni
inscription ne s’y puisse
substituer » (49). Pas de
refoulement du refoulement,
pas de syntaxe de la
syntaxe. Et donc non
seulement pas de
métalangage, mais aussi pas
de méta-refoulement, en
d’autres termes pas de
forclusion, à moins de lire
la forclusion comme le
refoulement même. Notre
lecture a acquis celle de
l’Exode : il n’y a pas de
représentation. Il n’y a pas
d’ontologie, il n’y a pas de
phénoménologie. La visio
d’Augustin pose la question
de la semblance, de la
dimension de l’image
irréductible à celle de
l’imaginaire. L’arbre de la
gnose est introuvable dans
le jardin, sans topos...
parce qu’il n’existe pas,
sinon comme hypothèse
chimérique. Cette place
absente de représentation se
spécifie dans les propos de
Charley Supper comme
« l’endroit où l’inscription
symbolique est marquée en
creux, en négatif » (49).
Mais, nous insistons, il n’y
a pas cet endroit comme un
lieu fixe quelque part. La
recherche désespérée de cet
endroit - le lieu du père,
du nom, du zéro - comporte
la fixation dans quelque
endroit du corps du nom
totémique, de l’animal dans
l’animal, par exemple dans
le cancer.
« L’inscription en négatif
sur un support d’absence »
(49) est une estafette sur
la voie de la syntaxe. Et le
texte - ce qui reste de
l’expérience - est une
restitution en acte et non
pas un trésor déposé quelque
part dans l’inconscient
comme un sac. Restitution
sans pour autant être le
supplément d’une inscription
primordiale perdue, comme le
suppose Jacques Derrida en
lisant le Phèdre de Platon.
« Ce vide dont nous parlons
est le vide absolu » (54).
Oui, il n’y a pas de
solution au refoulement.
Absolu est sans solution.
Mais la place vide qui
devient zéro, déjà dans la
science des nombres indiens,
est une fonction. Chaque
fois la fonction du zéro
aboutie au symbole. Chaque
fois la fonction du Un
aboutie à la lettre. Et dans
l’intersection du symbole et
de la lettre, l’intervalle,
la fonction vide aboutit au
chiffre. Qualité, qui semble
presque pouvoir se toucher,
comme indique l’étymologie
de “contingence”. Il existe
aussi un troisième vide,
celui du point. Le point
vide, le point
d’abstraction. Point qui n’a
rien d’euclidien. Par contre
le point plein est celui que
tout le monde voit, il est
le point de vue, dans ce cas
sans pulsion, cher au
relativisme (il faudrait
dire au solutionnisme) et
non instance de l’absolu,
absence de compromis entre
la vie et la mort.
L’illettrisme est une
tentative de maîtriser la
fonction de zéro, en ce
sens que : « l’illettré,
lui, ne parvient pas à
présentifier l’absence et il
n’à d’accès qu’au manque
imaginaire, lequel est
mortifère, c’est-à-dire
créateur d’une angoisse dont
il ne sait d’où elle lui
vient » (54). Une telle
angoisse est comme la
sentinelle de la question de
la vie - dans ce cas - de
l’illettrisme. Pas de
guérison (articulation et
dissipation de la
représentation du symptôme)
sans l’instauration dans la
parole de la fonction de
refoulement. Charley Supper
dit cela en d’autres termes
lorsqu’il note que le vide
symbolique « une fois
enregistré dans les
instances de la sexuation,
est synonyme d’un plus de
vivre » (54). Le zéro est
aufhebung, fonction
d’augmentation, de
croissance, de levure, tel
que cela se manifeste pour
la vie – non la survie - de
presque tous, comme un “plus
de vivre”. Il y a là aussi
une beauté qui dépasse les
bornes des canons
esthétiques sociaux. Est-ce
que, du vide au trou, nous
pouvons entendre autrement
la leçon de Jacques Lacan ?
La plupart de ceux qui
lisent le texte de Lacan le
font en voulant rester
fidèles à sa démarche, et
donc ces lecteurs ne peuvent
que rester “lacaniens”, en
courant le risque aussi de
se faire une image de Lacan
à leur propre ressemblance.
Nous ne parlerons pas ici de
ceux qui font semblant de le
lire. Par contre, dans son
analyse du discours social,
Charley Supper nous fait
rencontrer ce qu’il appelle
« faire l’économie du trou
symbolique », ce qui est une
très belle définition de la
pseudo-vie, la vie
parallèle, celle qui est
asymptotique et ne rejoint
donc jamais la vraie vie...
Charley Supper en passe par
la double négation, par une
reformulation de la
« négation de la négation »
hégélienne. La double
négation symbolique c’est
comme un double zéro. La
« négation de la négation »
du symbolique ne consiste
pas dans le fonctionnement
du refoulement. L’algèbre du
refoulement n’obtient jamais
son instauration. La double
négation symbolique n’est
pas la fonction du non-A, ce
non-un qui est le zéro.
Charley Supper signale, sous
réserve de lecture
ultérieure, le non-A en
mathématique. « Tout point
n’appartenant pas à
l’ensemble A sera répertorié
’Non A’ » (66). Et bien, le
symbolique de Supper (72)
est la fonction du non-A.
Ainsi la double négation
symbolique, comme
articulation de la négation
du symbolique dans le refus
de l’illettré, reste
imaginaire et c’est
justement cet aspect
« Toute-vérité » qui mène au
révisionnisme et au
négationnisme (72).
« L’illettré colle à la
réalité en essayant d’en
cerner le réel » (73). Il
est dans une prolepse du
faire, c’est-à-dire de la
politique des choses.
L’illettré est pris dans une
échappatoire du zéro et pour
cela il devient lui même le
zéro. Cette mise à zéro ne
va pas sans contretemps, ou
contre-pas ni contre-pied.
L’illettrisme est ce
contretemps. « L’illettré
n’est pas sans rapport à la
paranoïa » (79).
« L’illettré, lui, est dans
l’unaire » (79). Sur une
ligne droite qui à l’infini
est un cercle.
« L’illettré n’est
abordable, pour atténuer son
symptôme, que du côté de
l’ambiguïté oraculaire »
(80). L’interprétation joue
sur l’équivoque.
L’illettrisme passe « du
registre de l’épreuve
(trinitaire) à celui de la
nécessité d’avoir “les
preuves” (binaire) de ce qui
est avancé et qui sort de
l’ordinaire » (86).
L’épreuve extraordinaire a
deux aspects : épreuve de
réalité et épreuve de
vérité. « L’illettré est
atteint dans son identité »
(87). C’est une chance. Le
lettré n’a pas cette chance.
« La coïncidence
(imaginaire) essaye
vainement de remplir le même
office que la coupure
symbolique » (89). Le
symbolique est en absence de
représentation. Par contre,
« l’interdit d’un certain
mode de la représentation »
(89) est imaginaire. Absence
de représentation et de
substantialisation. (90).
Dans ce cas, le maintien de
l’hypothèse de l’illettrisme
est absurde. L’illettrisme
comme beaucoup d’autres
concepts se joue ainsi :
« On voit bien qu’il
suffirait d’un rien pour que
ça marche » (90). « Le
métalangage, tout comme
l’ontologie, c’est une
tentative de faire du Tout
avec le langage » (98).
Charley Supper cite une
formule de Lacan qui reste
encore et toujours à lire :
« ce qui est forclos dans le
symbolique réapparaît dans
le Réel » (99). Le passage
de la mort symbolique (104)
advient dans chaque errance
du nom, de telle façon que
le non-de-l'avoir tue toute
survie imaginaire. « A n’est
pas égal à A. Il y a un
reste, c’est cela la
différence ! » (104). La
fonction de résistance est
la fonction de A et surtout
il y a en jeu la résistance
à l’identité. Oui,
« L’ontologie est un pur
fait de non-discours, qui
vient de la non prise en
compte de ce que nous sommes
des êtres parlants et parlé
par le langage » (105). « De
n’avoir pas accès au “Un en
plus”, l’illettré se
retrouve inscrit comme en
moins, “un” en moins, et du
coup il a le sentiment
d’être “en trop” » (107).
« Ce “+1” n’est pas sans
rapport à l’unité de Dieu en
ce sens qu’il est infini,
toujours égal à lui même
sans qu’on puisse lui
retrancher ou lui ajouter »
(107) : c’est du côté de
l’infini actuel de Cantor
qui, en craignant
l’intolérance de l’Eglise,
le consigne à la propriété
de Dieu. « Le Un symbolique
n’apparaît qu’après le
Trois » (108). Et il procède
du Deux en procession du
zéro (Freud disait que le
refoulement est plus ancien
que la résistance). « Il n’y
a pas de nombres au delà de
trois ! » (108). Pourtant,
il y a le cinq, les logiques
de la parole, et le dix, le
chiffre. Ce qui fait que
deux plus deux fasse dix et
non plus quatre. La
quaternité, qui vise la
quadrature du cercle, est
spiritualiste, comme chez
Jung. Ceci pose la question
des quatre discours de Lacan
et aussi du nœud borroméen à
quatre ronds auquel abouti
Lacan dans le séminaire Le
sinthome. Et aussi le
principe du quart de tours,
à faire jouer aux discours
lacaniens et à certaines
figures topologiques (voir
pp. 115-118). Qui est
l’auteur du quart de tours ?
Quel est le premier moteur
rotatoire ?
« L’illettré, lui, n’as pas
le code pour démêler les
signes qu’il lit » (119).
Bien sur il n’y a pas de
code. Le symbolique n’est
pas un code. Certes nous
pouvons écrire d’une autre
façon la lecture de Charley
Supper. Le refus du
symbolique (l’illettré
refuse d’apprendre... p.
119) comporte la croyance
dans le code, ce qui ne va
pas sans émotions : « La
longue liste de mort des
deux lignées d’idiots qui
nous ont engendré et qui
réclament d’être encore dans
le discours qui est le
notre, à défaut de quoi ils
viennent nous tirer les
doigts de pieds la nuit »
(119). « Avant le passage de
la mort symbolique, qui
correspond à
l’enregistrement-oui de la
sexuation, l’illettré n’a
pas accès au sens de la
lettre » (121). Dans ce
sens, la mort symbolique est
plus parricide, zéro dans sa
fonction de refoulement, que
pulsion de mort, laquelle
n’est pas l’instinct de mort
mais permet à la vie de
s’inscrire dans la pulsion.
L’enregistrement-oui est
dans notre lecture
l’instauration de la
fonction du refoulement, qui
trouve sa garantie dans
l’instauration de l’objet de
la pulsion. C’est l’élément
comme objet. Pas de passage
de la mort symbolique mais
fonctionnement du
non-de-l'avoir, tel est le
psychodrame de la mort
symbolique du moi
imaginaire. La différence
des sexes avec l’homme
(noué) et la femme (non
nouée) (123) est une mise à
jour d’Aristote. Et
l’enregistrement est ce qui
rend phallique le royaume de
la Lettre. Dans le sens que
l’enregistrement de
l’inscription symbolique de
la sexuation fait de chacun
quelqu’un comme les autres.
Les lettrés. Les stéréotypes
comme copies du prototype, à
savoir le Ur-type. La
question est posée de « quel
lettrisme s’agit-t-il? » et
non seulement de « quel
illettrisme ? ». Se lire
zéro comme l’illettré (132)
ou se lire un comme les
lettrés c’est une façon de
participer à l’alphabétique
sociale. L’illettré a une
chance en plus à lire
autrement les choses, là où
les lettrés, eux, ne l’ont
plus. L’illettré « est dans
la recherche imaginaire des
origines. Il veut le fin mot
de l’histoire avant de
commencer à lire » (132).
Par contre la position des
lettrés est pire : ils ont
le fin mot de l’histoire,
sans besoin de rechercher
les origines, parce qu’ils
sont depuis toujours dans
l’origine. Tel est le
racisme quotidien de la
multitude, celui-là même de
la bonne conscience de
Heidegger et de Schmitt. Et
bien sûr, l’illettré
consacre le lettrisme !
En prenant un rond du
nœud borroméen et en
tenant compte de la
propriété de la droite
infinie dont les
extrémités se rejoignent
à l’infini, comme un
cercle, Charley Supper
donne la formule du
cas : « L’illettré reste
coincé dans cette droite
infinie dont il
recherche les points
derniers des
extrémités » (136). Les
astrophysiciens avec le
big-bang et le trou noir
font la même chose, et
donc ils font partie du
front de l’excès
imaginaire. Cette
recherche est « la cause
du phénomène de
l’addiction. Toujours,
après un point dernier,
il y en a un autre,
comme dans la suite des
nombres entiers quand on
veut citer le dernier.
Ce domaine de
l’addiction n’est pas
spécifique à
l’illettrisme, c’est le
même qui sévit dans tous
les domaines concernés
par l’excès imaginaire :
la drogue, les
tatouages, les
cigarettes, le piercing,
la boisson, le sexe »
(136).
Pour Charley Supper « le
plus important étant de
franchir cette "mort
symbolique" pour
laquelle il y a de toute
façon un prix à payer »
(137). De la perte
imaginaire à la perte
symbolique. Mais
franchir ou ne pas
franchir reviendrait
encore aux bonnes ou
mauvaises intentions du
moi. La mort symbolique
est le franchissement,
l’accès : sans plus de
syntaxe de la syntaxe,
c’est-à-dire un
enregistrement
indélébile.
L’instauration de la
fonction symbolique
n’est pas une
installation définitive.
Mais là où la fonction
de zéro fonctionne, le
trou bordé du cercle qui
est le symbole du zéro
ne demande plus à être
comblé. Et dans
l’instant cesse l’effort
de Sisyphe, et son
rocher se dissout. Par
contre, chaque tentative
de maîtrise et de
contrôle comporte la
résurgence de Sisyphe.
La tentative de
l’illettré de maîtriser
les mots, tout comme
celle du lettré, peut à
chaque instant être
rendue vaine. Question
de projet et de
programme de vie, que
Charley
Supper ne mentionne pas
dans son livre.
En bref, quand quelque
chose qui est énoncé
depuis un projet et un
programme
de
vie vient à être écarté,
c’est la trinarité
fonctionnelle qui
est réduite
à la logique binaire de
la ligne droite
laquelle, à l’infini,
est un cercle. C’est
bien le cercle magique
duquel Freud dit que
chacun le forge avec ses
propres mains.
C’est-à-dire que si
l’illettrisme en tant
que question devient le
cas de l’illettré, c’est
parce que
son
projet et
son
programme de vie
s’achèvent
imaginairement dans
l’illettrisme même :
« Pour l’illettré, les
mots sont en souffrance
comme lui, de ce qu’ils
refusent de se laisser
voir dans le début et la
fin de temps.
C’est cette démarche
acharnée et vaine qui
représente pour lui
quelque chose
d’essentiel à sa vie et
qui prend tout son
temps : voir tout ! »
(138).
L’illettré est « dans la
maîtrise, dans une
tentative de maîtriser
les mots » (139).
Une non-acceptation du
féminin comme métaphore du
vide symbolique sert
seulement à indiquer la
fonction du refoulement, du
zéro, du nom, dans leurs
deux versants : l’innommable
et l’anonymat. Et les femmes
sont l’indice de l’anonymat
du nom. Don Juan en
abandonnant le refoulement
obtient soit le convive de
pierre, soit le catalogue de
femmes. Nuances ? Mais
comment passer de l’illettré
à Don Juan ? Charley Supper
établit des ponts plus
importants : « le sujet de
cet ouvrage aurait pu
traiter de n’importe quoi
d’autre que l’illettrisme
sans qu’il eut été
nécessaire pour autant d’en
changer un mot ou une
virgule » (142). En fait,
mis à par quelque détail non
sans importance, l’analyse
serait valable autant pour
le bégayement et pour le
paganisme, que pour
l’anorexie et pour le
totalitarisme... Pourquoi ?
Parce que le refus du
refoulement, tout comme son
acceptation, est à la base
de chaque discours parallèle
qui survit sans la parole
originaire, laquelle
d’ailleurs est ineffaçable
et déploie ses sentinelles :
les symptômes. C’est pour
cela que la voie de
l’articulation du symptôme
est la méthode de l’analyse.
L’apport essentiel de
l’approche de Charley
Supper réside dans la
lecture intellectuelle
de la question de
l’illettrisme, dans une
distance infinie envers
la non-lecture, qui est
substantielle et
mentale, du discours
courant, qui cherche à
lutter contre la
maîtrise et le contrôle
des mots et de la vie
entière : voir tout !
En plus, la lecture de
l’illettrisme faite par
Charley Supper est une
contribution à la
lecture du métadiscours
social, et donc il rend
vaine sa tentative
d’emprise supplémentaire
sur la vie. Les nuances
que nous introduisons
dans la lecture du texte
de Charley Supper vont
en
direction de la qualité
et non de la petite
différence entre
quantités.
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Charley Supper,
de formation juridique,
il devient psychanalyste
à 37 ans, après une
longue psychanalyse
didactique.
Il est membre de
"Dimension de la
Psychanalyse", de
"Topologie en Extension"
et membre fondateur de
"LITURATERRE"
: Groupe
psychanalytique européen
de recherche et de
formation sur les causes
de l’illettrisme.
Il est aussi topologue
(recherche en
mathématiques
non-analogiques,
appliquées à la
psychanalyse),
enseignant spécialisé
(du théâtre anglais de
Shakespeare à Nanterre
dans une école
expérimentale) et
consultant (pour
différentes associations
s’occupant de handicap
mental ou d’insertion
sociale : toxicomanie,
alcoolisme...).
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Giancarlo Calciolari,
direttore di "Transfinito"